Faire une animation en EHPAD, c'est toucher à l'intime

17/01/2026
15 min de lecture
Retrouver du sens et une mission vivante

Chaque fois que vous proposez une activité, vous franchissez un seuil invisible.

Vous entrez dans un territoire que peu de gens sont invités à visiter : l'intimité d'une personne âgée, vulnérable et fragile.

Vous touchez à quelque chose de profondément personnel.

À leurs corps vieillis, leurs émotions enfouies, leur identité qui s'efface, leurs souvenirs qui s'estompent et à leurs derniers temps.

Et il est essentiel, vital même, que vous en ayez pleinement conscience.

Imaginez la scène : vous êtes en salle d'animation, c'est mardi après-midi. Vous avez préparé un atelier peinture. Quelques résidents sont installés autour de la table. Madame Lefebvre trempe son pinceau dans la peinture bleue. Monsieur Garnier hésite entre le rouge et le jaune. Madame Chen observe en silence.

Une scène banale, n'est-ce pas ? Juste une animation de plus. Un mardi après-midi comme les autres.

Mais regardons plus près. Vraiment plus près.

Madame Lefebvre a accepté de vous montrer ses mains tremblantes. Ces mains qu'elle cache habituellement sous la table parce qu'elles ne lui obéissent plus comme avant. Elle vous fait confiance pour ne pas la juger quand le pinceau lui échappe.

Monsieur Garnier, qui était ingénieur toute sa vie, homme de précision et de rigueur, accepte de faire quelque chose d'imparfait. Il lâche prise devant vous sur son besoin de contrôle. Il vous montre sa vulnérabilité.

Madame Chen ne parle pas, mais ses yeux sont humides. Cette couleur rouge lui rappelle les robes qu'elle cousait pour sa fille. Sa fille qui ne vient plus la voir depuis trois mois. Vous venez de rouvrir une porte sur sa douleur.

Vous voyez ? Ce n'était pas ''juste'' une animation.

Chaque fois que vous proposez une activité, vous franchissez un seuil invisible. Vous entrez dans un territoire que peu de gens sont invités à visiter : l'intimité d'une personne âgée, vulnérable, fragile.

Vous touchez à quelque chose de profondément personnel. À leurs corps vieillis. À leurs émotions enfouies. À leur identité qui s'efface. À leurs souvenirs qui s'estompent. À leurs derniers temps.

Et il est essentiel, vital même, que vous en ayez pleinement conscience.

Parce que toucher à l'intime, c'est porter une responsabilité immense. Une responsabilité morale et humaine que vous ne pouvez pas ignorer.

Alors aujourd'hui, ensemble, nous allons explorer les différentes couches de cette intimité. Pour que vous compreniez vraiment ce que vous faites quand vous animez. Pour que vous mesuriez la profondeur de votre rôle. Et pour que vous exerciez ce métier avec toute la conscience, tout le respect, toute la délicatesse qu'il mérite.

L'intimité du corps vieillissant

Commençons par le plus visible, le plus concret : le corps.

Vos animations impliquent toujours, d'une manière ou d'une autre, une dimension physique. Vous touchez leurs mains pour les guider dans un geste. Vous les aidez à se lever pour la gym douce. Vous vous tenez près d'eux pour les accompagner dans un mouvement. Vous êtes dans leur espace physique, proche, présente.

Et leur corps, ce n'est plus celui de leurs vingt ans. C'est un corps marqué, fatigué, diminué.

Un corps qui ne répond plus comme avant.

Les mains tremblent quand elles essaient de tenir le pinceau. Les jambes peinent à suivre le rythme, même doux, de la gym. Le dos se voûte, les articulations grincent, la fatigue arrive vite. Chaque geste simple demande un effort considérable.

Madame Leclerc refuse de danser parce qu'elle a peur de tomber. Parce que son équilibre n'est plus fiable. Parce qu'elle ne veut pas que vous la voyiez chanceler, avoir besoin d'aide, être faible.

Monsieur Dubois cache ses mains déformées par l'arthrose. Il les glisse sous la table, dans ses poches, partout sauf à la vue. Ces mains qui étaient si habiles autrefois, qui construisaient, créaient, caressaient. Aujourd'hui, elles sont noueuses, douloureuses, et il en a honte.

Vous comprenez ce qui se joue ?

Quand vous leur proposez une activité, vous leur demandez d'exposer leur corps vieilli. De le montrer. De l'utiliser devant vous. De révéler ses limites, ses faiblesses, ses imperfections.

Vous leur demandez de faire confiance. Une confiance immense : que vous ne jugerez pas, que vous ne rirez pas, que vous ne les trouverez pas ridicules ou pathétiques.

Il y a de la pudeur dans ce corps diminué. Il y a de la honte, parfois. La honte de ne plus être capable. De ne plus être celui ou celle qu'on était. De devoir demander de l'aide pour des choses si simples.

Il y a aussi la peur du ridicule. Être celle qui ne peut pas suivre. Celui qui fait tout tomber. Celle dont les gestes sont lents, maladroits.

Et par-dessus tout, il y a ce besoin fondamental de dignité. Malgré tout. Malgré les années, malgré la maladie, malgré la dépendance. Être traité comme une personne qui mérite le respect, pas la pitié.

Alors voici la vérité que vous devez intégrer profondément :

Vous ne proposez pas juste une activité. Vous demandez à leur corps de se montrer, de s'exposer, de faire confiance.

Et cela porte une responsabilité : ne jamais forcer. Respecter les limites. Accepter le ''non'' sans insister. Adapter constamment. Valoriser chaque petit geste, chaque effort, si minuscule soit-il.

Parce que chaque fois qu'ils acceptent de bouger, de créer, de participer malgré leur corps fatigué, ils vous offrent un cadeau : leur confiance dans leur vulnérabilité physique.

Honorez-le.

L'intimité des émotions enfouies

Passons maintenant à quelque chose de moins visible mais tout aussi profond : les émotions.

Vos animations sont de puissants déclencheurs émotionnels. Vous ne vous en rendez pas toujours compte, mais chaque chanson, chaque odeur, chaque activité peut réveiller quelque chose d'enfoui.

Une chanson fait soudainement pleurer Madame Martinà gros sanglots qui la prennent par surprise. Cette chanson, c'était celle de son mariage. Son mari est mort il y a quinze ans, mais la douleur est toujours là, brûlante, comme hier.

L'odeur de la tarte aux pommes que vous cuisinez bouleverse Monsieur Renard. Il se revoit enfant, dans la cuisine de sa mère. C'était avant la guerre. Avant que tout bascule. Avant les pertes, les deuils, les regrets. Une odeur, et soixante-dix ans s'effacent.

Une photo lors d'un atelier mémoire ravive un deuil que Madame Dubois croyait apaisé. Son fils. Mort à trente ans. Elle ne parle jamais de lui. Mais aujourd'hui, devant cette photo de famille, les mots sortent, et avec eux, la douleur intacte.

Les émotions surgissent sans prévenir. Larmes soudaines. Rires incontrôlables. Colère inattendue face à un souvenir amer. Joie débordante qui illumine un visage. Tristesse profonde qui plonge dans le silence.

Et vous savez pourquoi c'est si intense ? Parce que les personnes âgées sont émotionnellement plus vulnérables que vous ne l'imaginez.

Elles ont moins de filtres pour retenir leurs émotions. La fatigue émotionnelle est là, constante. La solitude amplifie tout. Les pertes accumulées - amis disparus, conjoint parti, santé perdue, autonomie envolée - les rendent plus sensibles à tout ce qui touche le cœur.

Pensez-y comme ça : vous êtes quelqu'un qui ouvre doucement des portes fermées depuis longtemps. Vous ne savez jamais ce qui va sortir. Un trésor de joie. Un monstre de chagrin. Un fantôme de regret.

Vous avez la responsabilité de ce que vous déclenchez.

Cela ne veut pas dire ne rien faire, ne rien proposer par peur de réveiller la douleur. Non. Cela veut dire :

  • Savoir accueillir les émotions : quand Madame Martin pleure, ne pas paniquer, ne pas minimiser
  • Ne pas fuir : rester présente, même dans l'inconfort des larmes ou de la colère
  • Mais aussi ne pas forcer les confidences : si la personne se referme, respecter ce mouvement
  • Respecter le silence qui suit : parfois, après l'émotion, il faut du temps pour digérer

Et voici quelque chose que je veux que vous compreniez vraiment :

Faire pleurer quelqu'un n'est pas un échec. C'est parfois exactement ce dont la personne avait besoin.

Pleurer, c'est libérer. C'est dire ce qui n'a jamais été dit. C'est honorer ce qui a compté. C'est rester vivant dans ses émotions, même les douloureuses.

Votre rôle n'est pas d'éviter toute émotion forte. Votre rôle est de créer un espace sûr où ces émotions peuvent exister, être accueillies, être respectées.

Parce que dans leurs émotions, même les plus déchirantes, il y a leur humanité la plus vraie. Et vous touchez à cela. À leur cœur nu.

L'intimité de l'identité qui s'efface

Maintenant, parlons de quelque chose d'encore plus profond : leur identité.

Qui était Madame Rousseau avant d'être ''la dame du 204'' ? Elle était professeure de piano. Reconnue. Respectée. Elle formait des musiciens. Elle donnait des concerts. Elle était quelqu'un.

Qui était Monsieur Legrand avant d'être ''le monsieur avec Alzheimer'' ? Il dirigeait une entreprise de cinquante personnes. Il prenait des décisions importantes. Il était écouté, consulté. On avait besoin de son expertise.

Qui était Madame Chen avant d'être ''celle qui refuse de manger'' ? Elle était couturière renommée. Ses robes étaient portées par les femmes élégantes de la ville. Elle créait de la beauté de ses mains.

Toutes ces identités. Professionnelles, familiales, sociales. Tout ce qui faisait dire ''Je suis...'' avec fierté.

Et aujourd'hui ?

Aujourd'hui, dans le regard de beaucoup, ils sont devenus des résidents. Des pathologies. Des chambres. ''Celle qui déambule'', ''celui qui crie la nuit'', ''celle du fauteuil rouge''.

Leur identité s'est effacée, réduite à leur état actuel, à leur dépendance.

Et c'est là que vos animations prennent une dimension extraordinaire.

Quand Madame Rousseau s'assoit au piano pendant votre atelier musique, quelque chose se rallume. Ses doigts cherchent les touches. La mélodie revient, fragile mais là. L'espace d'un instant, elle n'est plus ''la dame du 204''. Elle redevient la musicienne qu'elle a toujours été.

Quand Monsieur Martin gagne au loto pour la troisième fois, il devient ''le champion''. Une nouvelle identité certes, mais une identité quand même. Il n'est plus juste ''celui qui ne parle plus beaucoup''. Il est celui qui a de la chance, qui sait jouer, qui gagne.

Quand vous demandez à Madame Petit de vous montrer comment on pétrit la pâte ''comme elle le faisait'', vous la reconnectez à son expertise. Elle n'est plus celle qui a tout oublié. Elle est celle qui sait encore. Celle qui peut transmettre. Celle qui a de la valeur.

Vous comprenez ce que vous touchez ?

Vous touchez à ce qu'il reste de leur ''moi''. À ces petits morceaux d'identité qui subsistent, précieux comme des trésors, fragiles comme du cristal.

Vous touchez à :

  • Leur fierté : quand ils réussissent quelque chose et que vous le remarquez
  • Leur expertise : quand vous valorisez un savoir qu'ils possèdent encore
  • Leur singularité : quand vous les voyez comme des personnes uniques, pas interchangeables
  • Leur histoire : quand vous vous intéressez à qui ils ont été

Et la responsabilité qui va avec, c'est celle-ci :

Ne jamais infantiliser. Ne jamais réduire. Toujours dignifier.

Parler à Monsieur Legrand comme à un adulte intelligent, même si sa mémoire flanche. Reconnaître l'ancienne couturière en Madame Chen quand vous la complimentez sur le choix d'un tissu. Appeler Madame Rousseau ''Madame la professeure'' de temps en temps, juste pour que ça résonne encore.

Parce que leur identité, aussi fragile soit-elle, c'est tout ce qui leur reste d'eux-mêmes. Et vous avez le pouvoir de la raviver ou de l'éteindre davantage.

Choisissez de la raviver. Toujours.

L'intimité des souvenirs et du passé

Continuons notre exploration avec quelque chose d'infiniment délicat : les souvenirs.

Vos animations sont des portes qui s'ouvrent sur le passé. Ateliers mémoire, bien sûr, mais pas seulement. Chaque activité peut faire remonter quelque chose.

Et quand les souvenirs remontent, c'est toute une vie qui se déploie devant vous.

Des histoires d'enfance racontées pendant un moment calme. Le premier amour évoqué avec un sourire timide. Les années de guerre décrites avec des tremblements dans la voix. La naissance des enfants revécue avec une joie intacte. Le décès du conjoint partagé dans un sanglot étouffé.

Il y a les souvenirs joyeux : les fêtes de village, les dimanches en famille, les vacances à la mer, les succès professionnels, les moments de gloire. Ceux qui font briller les yeux et redresser la tête.

Il y a les souvenirs douloureux : les pertes, les deuils, les trahisons, les échecs. Ceux qui pèsent encore, des décennies plus tard. Ceux qui n'ont jamais vraiment été digérés.

Il y a les secrets : ce qu'ils n'ont jamais dit à personne. L'enfant perdu avant terme. L'amour impossible. La décision dont ils ne sont pas fiers. Ces choses qu'on porte seul depuis toujours.

Et il y a les souvenirs honteux : les erreurs commises, les mots regrettés, les choix qu'ils referaient différemment. Ces morceaux de vie qu'on voudrait effacer mais qui persistent.

Quand ils vous confient ces morceaux de leur vie, savez-vous le privilège que cela représente ?

Ils vous offrent des fragments de leur histoire. Parfois des choses qu'ils n'ont jamais racontées à personne. Même pas à leurs enfants. Même pas à leur conjoint. Mais à vous, oui. À vous, l'animatrice qui les écoute vraiment.

Vous devenez gardienne de leur histoire.

Et c'est d'une intimité bouleversante.

Parce qu'ouvrir sa mémoire, c'est ouvrir son cœur. C'est dire : ''Regarde, voilà qui j'étais. Voilà ce qui a compté dans ma vie. Voilà mes joies, mes peines, mes fiertés, mes hontes.''

C'est aussi prendre un risque. Le risque d'être jugé pour qui on a été. Le risque de ne pas être compris. Le risque que ce qu'on confie ne soit pas traité avec respect.

Imaginez leurs souvenirs comme des objets précieux dans un coffre. Des bijoux de famille, des lettres jaunies, des photos cornées. Quand ils ouvrent ce coffre devant vous et vous montrent ces trésors, ils vous disent quelque chose d'immense : ''Je te fais confiance.''

Et la responsabilité éthique qui en découle est claire :

  • Écouter vraiment : pas en faisant autre chose, pas distraitement. Avec toute votre présence.
  • Sans jugement : même si leur histoire vous choque, même si vous ne comprenez pas leurs choix. Ce n'est pas à vous de juger.
  • Protéger ce qui est confié : la confidentialité est sacrée. Leurs histoires ne sont pas des anecdotes à raconter à la machine à café.
  • Ne jamais se moquer : même d'une incohérence, même d'un souvenir déformé par le temps. Leur vérité compte plus que la vérité factuelle.
  • Honorer leur histoire : même fragmentaire, même confuse, elle est précieuse. C'est leur vie.

Parce que dans leurs souvenirs, c'est leur vie entière qui se tient. Avec ses beautés et ses laideurs. Ses grandeurs et ses petitesses. Et tout cela mérite votre respect le plus profond.

L'intimité des derniers temps

Nous arrivons maintenant à quelque chose dont on parle peu. Quelque chose qui fait peur. Mais qu'on ne peut pas ignorer.

La réalité de la fin.

L'EHPAD est, pour beaucoup de résidents, le dernier lieu de vie. Ce n'est pas une étape temporaire. C'est le dernier chapitre. Celui qui se termine par un départ définitif.

Et vous, l'animatrice, vous êtes là dans ces dernières étapes.

Vos animations sont parfois les dernières joies qu'ils connaîtront. Les derniers rires. Les derniers moments où ils se sentent vraiment vivants, présents, connectés.

Le sourire de Madame Dupont quand elle chantait la semaine dernière ? C'était peut-être son dernier sourire. Vous ne le saviez pas, mais Madame Dupont est partie mardi matin, doucement, dans son sommeil.

Monsieur Bernard qui chantait si fort lors de votre atelier musique ? Il est maintenant dans sa dernière semaine. Il ne viendra plus aux animations. Mais il garde en lui, quelque part, le souvenir de cette joie que vous avez créée.

Madame Leroy qui a ri aux éclats pendant le loto ? C'était un de ses derniers rires. Une de ses dernières étincelles de bonheur.

Vous êtes intimement mêlée à leurs derniers moments de vie.

Et cela porte une responsabilité vertigineuse.

Parce que ce que vous créez maintenant, ils ne le reverront peut-être plus. Il n'y a pas de ''la prochaine fois'' ou de seconde chance. Chaque instant compte infiniment.

Votre sourire aujourd'hui peut être le dernier sourire qu'ils reçoivent. Votre chanson peut être la dernière mélodie qui les touche. Votre présence peut être le dernier moment où quelqu'un les voit vraiment.

Vous les voyez décliner, semaine après semaine. Madame Rousseau qui venait à toutes les animations ne vient plus qu'une fois par mois. Monsieur Garnier qui parlait tant est maintenant silencieux. Madame Chen qui mangeait avec appétit refuse maintenant presque tout.

Vous observez la vie qui se retire doucement. Le lâcher-prise progressif. Les corps qui fatiguent, les esprits qui s'embrument, les envies qui s'éteignent.

Et parfois, vous êtes celle qui apporte la dernière joie. La dernière lumière avant que la nuit tombe pour de bon.

Je sais que c'est lourd. Je sais que ça fait peur. Je sais que vous préféreriez peut-être ne pas y penser.

Mais voici ce que je veux que vous compreniez :

Ce n'est pas morbide. C'est sacré.

Accompagner les derniers moments de vie avec douceur et beauté, c'est un honneur immense. C'est un privilège rare. Peu de métiers permettent cela.

Et cela demande une conscience aiguë de chaque instant.

Quand vous animez, vous ne savez jamais si c'est la dernière fois. Alors chaque fois doit être traitée comme si c'était la dernière.

Parce que dans ces derniers temps, chaque sourire que vous créez, chaque rire que vous provoquez, chaque moment de bien-être que vous offrez, c'est un cadeau ultime.

Un cadeau qui les accompagnera jusqu'au bout. Un cadeau dont vous ne mesurerez peut-être jamais l'impact, mais qui compte. Oh oui, qui compte terriblement.

Comment honorer cette intimité ?

Maintenant que vous avez conscience de tout cela, la question se pose : comment faire ? Comment exercer ce métier avec toute la délicatesse que cela demande ?

Voici les principes fondamentaux qui doivent guider chacun de vos gestes, chacune de vos paroles.

1. Le respect avant tout

Le respect, ce n'est pas juste une politesse de surface. C'est une attitude profonde qui se manifeste dans tout :

  • Respecter le ''non'' : quand Madame Lefebvre refuse de participer, vous acceptez sans insister, sans faire la moue, sans la faire culpabiliser
  • Respecter les silences : parfois, ils n'ont pas envie de parler. C'est leur droit. Le silence aussi est une forme de communication
  • Respecter les pudeurs : ne jamais forcer quelqu'un à se montrer, à s'exposer, à faire quelque chose qui le met mal à l'aise
  • Respecter les limites : chacun a les siennes. Certains acceptent qu'on les touche, d'autres non. Certains aiment raconter leur vie, d'autres préfèrent garder leur jardin secret

2. La délicatesse dans les gestes et les mots

La délicatesse, c'est une manière d'être qui protège l'intimité de l'autre :

  • Toucher avec douceur : leurs corps sont fragiles, parfois douloureux. Chaque contact doit être doux, prévenant
  • Parler avec égards : le ton compte autant que les mots. Jamais condescendant, jamais infantilisant, toujours respectueux
  • Proposer sans imposer : ''J'organise un atelier cet après-midi, aimeriez-vous venir ?'' et non ''Allez, venez, ça vous fera du bien''
  • Observer les réactions : lire le visage, le langage corporel. Sentir quand c'est bon et quand ça devient trop

3. La confidentialité

Ce qui est dit en animation reste en animation. Point. C'est non négociable :

  • Ne pas raconter : les histoires des résidents ne sont pas des anecdotes à partager avec vos collègues ou vos amis
  • Protéger leur intimité verbale : même si c'est drôle, même si c'est touchant, ce n'est pas à vous de le diffuser
  • Ne pas transformer en spectacle : leurs confidences ne sont pas du divertissement pour les autres

4. L'adaptation permanente

Rien n'est figé. Chaque jour est différent :

  • Lire les signes de fatigue : yeux qui se ferment, agitation qui monte, attention qui baisse
  • Sentir quand c'est trop : trop long, trop intense, trop stimulant, trop émotionnel
  • Savoir arrêter : avant que ce soit douloureux, avant que ça devienne pénible
  • Moduler selon l'état du jour : Madame Martin était joyeuse hier, elle est triste aujourd'hui. Vous adaptez.

5. Savoir se retirer

Aussi important que d'être présent : savoir partir au bon moment :

  • Reconnaître l'intrusion : parfois, votre présence devient trop. Vous le sentez. Partez.
  • Laisser l'espace : ils ont besoin de solitude aussi. D'intimité avec eux-mêmes.
  • Ne pas tout remplir : pas besoin d'activités en permanence. Le silence, le repos, l'ennui même ont leur place.
  • Respecter le besoin de solitude : ce n'est pas un échec si quelqu'un préfère rester seul

6. Ne jamais forcer

C'est peut-être le principe le plus important de tous :

  • L'intimité ne se force pas : elle se donne, librement, quand la confiance est là
  • Proposer, toujours proposer : oui, vous revenez, vous offrez à nouveau la possibilité
  • Mais accepter le refus avec grâce : sans vous vexer, sans le prendre personnellement
  • Revenir le lendemain sans rancune : comme si de rien n'était, avec le même sourire

Et par-dessus tout, cultivez ces attitudes justes :

  • Humilité : vous êtes privilégiée d'accéder à leur intimité, ne l'oubliez jamais
  • Gratitude : pour la confiance qu'ils vous accordent, même dans les petites choses
  • Vigilance : constamment attentive aux signaux, aux changements, aux besoins
  • Douceur : dans tout, toujours, la douceur comme fil conducteur
  • Présence : vraie, authentique et entière.

La responsabilité morale qui en découle

Nous arrivons maintenant au cœur de cet article : la responsabilité que vous portez.

Parce que maintenant que vous savez, maintenant que vous avez conscience de ce que vous touchez, vous ne pouvez plus faire comme avant.

Ce métier n'est pas anodin. Il ne l'a jamais été, mais peut-être que vous ne le réalisiez pas pleinement.

Et quand on n'a pas conscience, on peut faire du mal sans le vouloir. Involontairement. Maladroitement.

Les dommages possibles sont réels :

Vous pouvez blesser involontairement en forçant une activité qui ravive un trauma. En insistant quand la personne n'en peut plus physiquement ou émotionnellement. En exposant quelqu'un malgré sa pudeur. En riant de quelque chose qui, pour lui, est humiliant.

Vous pouvez trahir la confiance en partageant ce qui devait rester confidentiel. En infantilisant quelqu'un qui a besoin de dignité. En ne prenant pas au sérieux ce qui est partagé. En utilisant leur vulnérabilité pour vous divertir ou divertir les autres.

Vous pouvez manquer l'essentiel en faisant de l'animation mécanique, sans conscience. En ne voyant pas les signaux de détresse. En passant à côté des vrais besoins. En privilégiant la ''performance'' (nombre de participants, photos pour le rapport) au bien-être réel.

Ces erreurs, nous en faisons tous. Personne n'est parfait. Mais la différence entre quelqu'un de conscient et quelqu'un qui ne l'est pas, c'est que :

  • La personne consciente voit quand elle fait une erreur
  • Elle répare quand elle a blessé sans le vouloir
  • Elle apprend de chaque situation
  • Elle s'ajuste constamment

Et voici ce qui doit guider absolument tout ce que vous faites :

La bienveillance.

Ce n'est pas une option. Ce n'est pas un ''plus'' sympathique. C'est une nécessité absolue.

La bienveillance, c'est la protection de leur intimité. C'est partir toujours, TOUJOURS, de l'intention de faire du bien. De ne pas nuire. D'honorer la personne devant vous.

Mais la bienveillance seule ne suffit pas. Il faut aussi :

Se former. S'interroger constamment.

  • Continuer à apprendre sur la psychologie du vieillissement
  • Comprendre les maladies neurodégénératives
  • Échanger avec des collègues sur les situations difficiles
  • Demander de la supervision quand c'est trop lourd
  • Prendre soin de votre propre santé mentale pour ne pas vous endurcir
  • Ne jamais penser ''savoir'' définitivement

Et développer une conscience comme boussole :

Avant chaque animation : ''Qu'est-ce que je vais toucher aujourd'hui ? Comment puis-je le faire avec le plus de respect possible ?''

Pendant : Observer. Ajuster. Respecter. Être présente.

Après : ''Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a été remué ? Comment chacun est-il reparti ?''

Parce que voici la vérité que vous devez porter comme un trésor précieux :

Vous avez entre vos mains quelque chose de fragile et de précieux : la dignité humaine dans ce qu'elle a de plus intime.

Leur corps vulnérable. Leurs émotions à vif. Leur identité qui s'efface. Leurs souvenirs précieux. Leurs derniers moments de vie.

Tout cela, vous le touchez chaque jour avec vos mains, votre voix, votre présence et votre cœur.

C'est une responsabilité vertigineuse. Mais c'est aussi l'une des plus belles missions qui soit.

Conclusion : vous êtes dépositaires de l'intime

Nous voici au bout de ce chemin que nous avons parcouru ensemble. Et j'espère, profondément, que quelque chose en vous s'est transformé en lisant ces mots.

Parce que désormais, vous ne pourrez plus entrer en salle d'animation comme avant. Vous ne pourrez plus proposer une activité sans ressentir le poids et la beauté de ce que vous faites vraiment.

Rappelez-vous tout ce que nous avons exploré :

Vous touchez à l'intimité de leur corps vieillissant, avec toute sa vulnérabilité et sa pudeur.

Vous touchez à l'intimité de leurs émotions enfouies, déclenchant parfois des tsunamis de sentiments qu'ils croyaient avoir enterrés.

Vous touchez à l'intimité de leur identité qui s'efface, rallumant des étincelles de qui ils ont été, de qui ils sont encore.

Vous touchez à l'intimité de leurs souvenirs, devenant gardienne de leurs histoires, de leurs joies et de leurs peines.

Vous touchez à l'intimité de leurs derniers temps, apportant lumière et douceur dans ce qui pourrait être leurs derniers moments de bonheur.

Tout cela, c'est sacré.

Animer en EHPAD n'est pas un métier ordinaire. Vous n'organisez pas ''juste'' des activités pour occuper les gens. Vous touchez au cœur de l'humanité. À ce moment de la vie où tout devient essentiel, fragile, précieux, ultime.

Vous êtes gardiennes de l'intimité de personnes vulnérables.

C'est un honneur immense. Pensez-y vraiment : ils vous font confiance. Ils s'ouvrent à vous. Ils vous montrent leurs faiblesses, leurs peurs, leurs joies, leurs douleurs. Ils vous laissent entrer dans leur espace le plus intime.

Pourquoi ? Parce que quelque chose en vous leur dit qu'ils peuvent. Parce que votre présence, votre regard, votre énergie leur signale que c'est sûr. Que vous ne jugerez pas. Que vous ne trahirez pas. Que vous respecterez ce qui est sacré.

Et avec cet honneur vient une responsabilité. Celle de porter cette conscience quotidiennement. D'exercer avec cœur, délicatesse, respect. De vous rappeler constamment ce que vous touchez vraiment. De ne jamais, jamais banaliser ce métier.

Alors voici mon invitation finale pour vous :

La prochaine fois que vous entrez en salle d'animation, arrêtez-vous un instant.

Respirez profondément. Regardez les visages devant vous. Souvenez-vous que chacune de ces personnes porte en elle toute une vie. Des joies, des peines, des secrets, des rêves, des regrets.

Souvenez-vous que vous ne faites pas ''juste une animation''.

Vous franchissez le seuil de l'intime. Vous entrez dans un territoire sacré. Un territoire qui demande respect, délicatesse, conscience, cœur.

Et puis, faites ce que vous faites. Mais faites-le avec toute la présence dont vous êtes capable. Avec toute la douceur que vous pouvez offrir. Avec tout le respect que mérite chaque personne devant vous.

Parce que ce que vous touchez quand vous animez, c'est bien plus qu'un pinceau dans des mains tremblantes ou une mélodie fredonnée.

Ce que vous touchez, c'est l'essence même de l'humanité. Dans ce qu'elle a de plus vulnérable, de plus précieux et de plus sacré.

L'intimité de l'autre est un territoire sacré. Vous avez le privilège d'y être invitée. Honorez-le chaque jour.

Avec toute la reconnaissance et le respect que mérite votre belle et difficile mission.

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