Alors voilà, Mme Andreani est décédée cette nuit. Vous l'appreniez ce matin en arrivant.
Vous avez eu un petit pincement au cœur, vous avez pensé "Oh non, pauvre Mme Andreani..." Et puis vous êtes passé.e à autre chose. Parce qu'il y avait l'atelier du matin à préparer, M. Rossi qui attendait, l'anniversaire de Mme Alfonsi à organiser.
Mme Andreani, c'est la troisième depuis le début du mois. La douzième depuis janvier. Vous ne comptez plus vraiment, d'ailleurs. Ou peut-être que si, justement. Peut-être que vous comptez sans vous l'avouer.
Le soir, en rentrant chez vous, vous sentez ce poids. Quelque chose qui s'accumule, qui s'empile, qui pèse. Mais vous n'en parlez à personne. Parce que c'est votre métier, n'est-ce pas ? Parce que vous êtes censé.e être "habitué.e". Parce que tout le monde pense que vous êtes "fort.e".
Sauf que voilà : personne ne s'habitue vraiment à la mort. Et encore moins quand elle se répète, encore et encore, comme un refrain douloureux qui ne s'arrête jamais.
Ce dont personne ne parle dans votre métier, c'est de ça : du deuil répété. De cette accumulation silencieuse de pertes qui vous use, qui vous creuse, qui fait des trous dans votre cœur. Des trous que vous essayez de colmater avec du professionnalisme, de la distance, de la "force". Mais qui restent là, béants.
Aujourd'hui, on va parler de ce tabou. On va reconnaître cette souffrance que vous portez en silence. On va mettre des mots sur ce qui vous fait mal. Et surtout, on va voir comment traverser ces deuils à répétition sans se perdre en route.
Le deuil répété, cette blessure invisible
Quand la mort devient une "routine"
Il y a quelque chose de profondément perturbant dans le fait de côtoyer la mort régulièrement. Pas une fois. Pas deux fois. Mais des dizaines de fois par an. Parfois plusieurs fois par mois. Parfois plusieurs fois par semaine.
Je me souviens de Léa, une animatrice avec qui j'avais travaillé. Elle m'avait confié un jour : "Tu sais Isabelle, le pire c'est pas la mort en elle-même. C'est qu'à force, j'ai l'impression de m'y habituer. Et ça me terrifie."
Cette "habituation", c'est un mécanisme de défense. Votre psyché qui essaie de vous protéger en banalisant l'événement. "Encore un décès", vous dites-vous. Comme on dirait "encore un lundi".
Mais ce n'est pas un lundi. C'est une personne. Une personne que vous connaissiez, que vous aviez accompagnée, qui riait à vos blagues ou qui bougonnait pendant vos ateliers.
Et voilà le piège : pour tenir, vous mettez de la distance. Vous rationalisez. "C'était prévisible", "elle était très âgée", "elle ne souffre plus". Toutes ces phrases vraies qui servent de bouclier. Qui vous permettent de continuer. De faire votre journée. D'organiser le loto de l'après-midi alors que quelqu'un est mort ce matin.
Mais le problème, c'est que ce bouclier, il ne vous protège pas complètement. Il filtre, il atténue, mais il ne bloque pas tout. Et petit à petit, les chocs s'accumulent. Comme des micro-traumatismes que vous stockez quelque part, sans vraiment savoir où.
Le cumul émotionnel qui ne se voit pas
Imaginez un verre. Chaque décès, c'est une goutte d'eau dans ce verre. La première goutte, ça va. La dixième, toujours OK. La vingtième, le verre commence à être bien rempli. Et un jour, une goutte de trop, et le verre déborde.
C'est ça, le cumul émotionnel. Ce n'est pas un décès en particulier qui vous fait craquer. C'est l'accumulation de tous les décès.
Et le pire, c'est que ça ne se voit pas. Personne ne peut mesurer le niveau de votre verre. Même vous, parfois, vous ne vous rendez pas compte qu'il est en train de déborder jusqu'au moment où vous vous effondrez en pleurant dans votre voiture sur le parking. Ou jusqu'au moment où vous n'arrivez plus à dormir. Ou jusqu'au moment où vous ressentez cette fatigue immense, cette lassitude profonde qui n'a rien à voir avec la fatigue physique.
J'ai vu des animateurs tenir, tenir, tenir... et puis un jour, c'est le décès d'un résident "moins proche" qui les fait basculer. Parce que ce n'est jamais vraiment ce dernier décès qui fait mal. C'est tous ceux d'avant qui n'ont jamais été digérés et pleurés, ni jamais nommés.
Le cumul émotionnel, c'est aussi cette espèce de fond de tristesse permanent qui s'installe. Cette mélancolie diffuse qui colore tout. Vous rentrez chez vous, vous essayez de profiter de votre famille, de vos amis, de vos loisirs... mais il y a ce voile. Cette espèce de grisaille émotionnelle qui ne part jamais vraiment.
Pourquoi ce silence autour de votre souffrance ?
Alors pourquoi personne n'en parle ? Pourquoi ce silence assourdissant autour de cette souffrance ?
D'abord, parce que "c'est le métier". Combien de fois vous a-t-on dit ça ? "Tu savais dans quoi tu t'engageais." "C'est normal en EHPAD." "Il faut prendre du recul." Comme si reconnaître que ça vous fait mal était un aveu de faiblesse. Comme si un bon professionnel ne devait rien ressentir.
Mais laissez-moi vous dire quelque chose : être professionnel ne veut pas dire être insensible. Être professionnel, c'est savoir accompagner malgré la douleur. C'est savoir faire son travail même quand ça fait mal. Pas faire son travail sans que ça fasse mal.
Ensuite, parce qu'il y a une hiérarchie de la souffrance. Vous avez sûrement déjà entendu ça : "Mais ce n'est pas ta famille quand même !" Sous-entendu : tu n'as pas le droit de pleurer un résident comme tu pleurerais un proche.
Cette hiérarchie est complètement absurde. La souffrance n'est pas une compétition. Vous avez le droit d'avoir mal pour quelqu'un qui n'est pas de votre sang.
Enfin, parce que vous-même, vous minimisez. Vous vous dites que d'autres ont pire. Que ce n'est pas si grave. Que vous devriez être plus fort.e. Vous vous interdisez votre propre souffrance. Et c'est peut-être le pire : quand vous devenez votre propre censeur.
Mais voilà la vérité : votre souffrance est légitime. Elle mérite d'être reconnue, nommée, accueillie. Pas cachée, pas minimisée, pas tue.
Plan d'actions pour traverser ces deuils à répétition
Bon, on a posé le diagnostic. Maintenant, comment on fait ? Comment on traverse ces deuils répétés sans se noyer ?
Ritualiser les départs (pour honorer et pour clore)
Les rituels, c'est puissant. C'est ce qui permet à notre psyché de marquer le passage d'un état à un autre. De dire : "Voilà, c'est fini. On peut passer à autre chose."
Dans notre société moderne, on a perdu beaucoup de rituels autour de la mort. Et en EHPAD, c'est encore pire. Le résident décède, la chambre est nettoyée, un nouveau résident arrive quelques jours plus tard. Comme si rien ne s'était passé. Mais vous, vous avez besoin de marquer ce passage.
Voici quelques rituels que vous pouvez mettre en place :
- Le rituel d'équipe
Quand un résident décède, prenez 5 minutes avec l'équipe. Juste 5 minutes. Faites un petit cercle. Chacun peut dire un mot, partager un souvenir, ou simplement rester silencieux. Allumez une bougie si vous pouvez. Observez une minute de silence.
Ce n'est pas grand-chose, mais ça fait toute la différence. Ça dit : "Cette personne comptait. Sa mort compte. Notre peine compte."
- Le rituel personnel
Trouvez votre propre façon de dire au revoir. Ça peut être écrire une petite phrase dans un carnet : "Au revoir Mme Andreani, merci pour vos sourires." Ça peut être aller marcher 10 minutes dehors en pensant à la personne. Ça peut être allumer une bougie chez vous le soir.
L'important, c'est d'avoir un geste qui dit : "Je prends acte de ce départ."
Le rituel de mémoire
Certains EHPAD ont un arbre des souvenirs, un livre d'or, un panneau où on affiche les photos. Si ce n'est pas le cas dans votre établissement, proposez-le. Et si ce n'est pas possible, créez votre propre espace de mémoire. Un classeur avec les photos des résidents partis, quelques mots sur chacun.
Ça permet de ne pas oublier. De garder une trace.
Ces rituels, ce n'est pas de la perte de temps. C'est de l'hygiène mentale.
C'est ce qui vous permet de ne pas accumuler les deuils non faits et de fermer des chapitres pour pouvoir en ouvrir d'autres.
Exprimer ce qui doit être dit
Vous savez ce qui est toxique ? Garder tout à l'intérieur. Faire comme si ça ne vous touchait pas. Ravaler vos larmes, serrer les dents, continuer comme si de rien n'était.
Il faut exprimer. Il FAUT. Ce n'est pas optionnel.
Mais attention, exprimer ne veut pas dire se répandre en larmes devant les résidents (même si parfois, ça peut arriver et ce n'est pas grave). Exprimer, ça veut dire trouver des espaces, des moments, des personnes avec qui vous pouvez dire : "Là, ça m'a touché. Là, j'ai mal."
Les espaces d'expression possibles :
- Entre collègues : Vous êtes les seuls à vraiment comprendre. Les seuls à savoir ce que c'est que de perdre plusieurs résidents par mois. Créez des moments d'échange. Pas forcément formels. Ça peut être un café le matin où on prend 10 minutes pour parler de comment on va. Ou un débrief en fin de journée.
- Avec un superviseur ou un psychologue : Si votre établissement propose des groupes de parole, des supervisions, ALLEZ-Y. Je sais, vous n'avez pas le temps, vous êtes fatigué.e, vous avez l'impression que ça ne sert à rien. Mais allez-y quand même. Parce que c'est là que vous allez pouvoir déposer ce qui est trop lourd.
- Avec vos proches : Racontez. Même si vos proches ne travaillent pas en EHPAD, même s'ils ne comprennent pas tout, racontez. Dites-leur : "Aujourd'hui, une résidente que j'aimais beaucoup est décédée et ça me fait de la peine." Vous n'êtes pas obligé.e de tout porter seul.e.
- Par l'écriture : Certaines personnes ne sont pas à l'aise avec la parole. Si c'est votre cas, écrivez. Un journal, des lettres jamais envoyées, des textes, peu importe. L'important c'est de sortir ce qui est à l'intérieur.
Et surtout, donnez-vous le droit de pleurer. Les larmes ne sont pas un signe de faiblesse. Ce sont des soupapes de sécurité. C'est votre corps qui évacue la pression. Ne les retenez pas systématiquement.
Se protéger émotionnellement sans se fermer
Voilà la question à un million : comment se protéger émotionnellement sans devenir froid.e ? Comment ne pas se laisser détruire par les deuils répétés sans pour autant s'endurcir au point de ne plus rien ressentir ?
Parce que c'est ça le vrai danger, vous voyez. Certains animateurs, à force de deuils, développent une carapace. Ils deviennent distants, cyniques parfois. Ils ne s'attachent plus. "De toute façon, ils vont tous partir", pensent-ils. C'est une protection, certes. Mais c'est aussi la mort de leur vocation.
La solution, ce n'est pas de vous fermer. C'est d'apprendre la "juste distance".
La juste distance, c'est quoi ? C'est être présent.e sans être fusionnel(le). C'est s'attacher sans se perdre. C'est reconnaître que oui, vous allez avoir mal quand cette personne partira, mais que cette douleur est le prix de la beauté de l'accompagnement.
Concrètement, comment faire ?
1. Gardez des espaces à vous :
Ne donnez pas tout. Gardez du temps, de l'énergie, des émotions pour vous-même, pour votre vie personnelle. Si vous vous videz complètement au travail, il ne reste rien pour encaisser les coups.
2. Pratiquez la "présence consciente" :
Quand vous êtes avec un résident, soyez vraiment là. À 100%. Mais quand vous partez, laissez. Ne ruminez pas. Ne vous inquiétez pas pour eux 24h/24. Faites la distinction entre "être profondément présent quand je suis là" et "être envahi même quand je ne suis pas là".
3. Rappelez-vous votre rôle :
Vous n'êtes pas là pour empêcher la mort. Vous êtes là pour apporter de la vie, de la joie, du sens, tant qu'il y a de la vie. C'est une nuance importante. Vous ne pouvez pas sauver. Vous pouvez accompagner.
4. Acceptez l'impermanence :
Tout est éphémère. Les résidents que vous accompagnez vont partir. C'est triste, c'est douloureux, mais c'est inévitable. Plus vous luttez contre cette réalité, plus vous souffrez. L'acceptation n'est pas de la résignation. C'est de la lucidité.
5. Cultivez des pratiques ressourçantes :
Méditation, yoga, sport, art, nature... trouvez ce qui vous ressource. Parce que vous vous videz émotionnellement au travail. Il faut bien vous remplir ailleurs.
Reconstruire après la perte
Le droit de pleurer (même au travail)
On va crever un autre tabou : vous avez le droit de pleurer au travail.
Je sais, on vous a peut-être dit le contraire. Qu'il faut rester "professionnel(le)". Que les résidents ne doivent pas vous voir pleurer. Que ça ne se fait pas.
Mais laissez-moi vous raconter quelque chose. J'ai vu une animatrice pleurer en apprenant le décès d'une résidente qu'elle accompagnait depuis trois ans. Elle pleurait dans le couloir. Un autre résident l'a vue. Il s'est approché, lui a pris la main et lui a dit : "Merci de l'avoir aimée autant pour pleurer aujourd'hui."
Vos larmes, parfois, c'est la preuve que vous êtes humain.e. C'est la preuve que ce n'est pas juste un job. C'est la preuve que vous vous êtes vraiment soucié.e de cette personne.
Alors oui, vous n'allez pas sangloter pendant deux heures devant tout le monde. Mais avoir les larmes aux yeux ? Avoir besoin de prendre 5 minutes dans un bureau pour pleurer ? C'est normal. C'est même sain.
Et si quelqu'un vous fait une remarque, vous pouvez répondre : "Je pleure parce que j'ai du cœur. Et c'est avec ce cœur que je fais mon métier."
Trouver du sens dans l'accompagnement
Face aux deuils répétés, il y a une question qui revient souvent : "À quoi bon ?"
- "À quoi bon s'attacher si c'est pour perdre ?"
- "À quoi bon organiser des activités si de toute façon ils vont tous mourir ?"
- "À quoi bon mettre autant d'énergie dans ce métier ?"
C'est la crise de sens. Et elle est légitime.
Quand vous êtes submergé.e par les deuils, il est normal de se demander si tout ça vaut la peine.
Mais je vais vous dire quelque chose : oui, ça vaut la peine.
Pas parce que vous allez empêcher la mort. Pas parce que vous allez "sauver" qui que ce soit. Mais parce que vous rendez la vie plus douce jusqu'au bout.
- Cette heure de rire pendant le loto ? Elle compte.
- Ce moment de tendresse en tenant la main d'un résident anxieux ? Il compte.
- Cette étincelle dans les yeux d'une personne atteinte d'Alzheimer quand elle reconnaît une chanson de sa jeunesse ? Elle compte.
Tout cela compte. Même si ça ne change pas le fait que la personne va mourir. Parce que mourir entouré de douceur, ce n'est pas pareil que mourir dans l'indifférence.
Votre métier, ce n'est pas d'empêcher la mort. C'est d'améliorer la vie. Tant qu'il y a de la vie. C'est d'apporter de la lumière, de la joie, du lien, du sens. Et ça, ça vaut tous les deuils du monde.
Quand vous doutez, rappelez-vous ça : grâce à vous, des personnes en fin de vie ont souri, ont ri, se sont senties vivantes jusqu'au bout. C'est immense. C'est précieux. C'est irremplaçable.
Conclusion : vous avez le droit d'avoir mal
Voilà, on arrive au bout de ce long chemin. Et j'aimerais vous dire une dernière chose, la plus importante peut-être.
Vous avez le droit d'avoir mal.
- Vous avez le droit de pleurer quand un résident décède.
- Vous avez le droit d'être triste pendant des jours.
- Vous avez le droit de dire : "Là, c'est dur."
- Vous avez le droit de ne pas être "fort.e" tout le temps.
Votre souffrance face aux deuils répétés est la preuve que vous êtes humain.e. C'est la preuve que vous faites votre métier avec votre cœur, pas juste avec votre tête.
Alors oui, ritualisez les départs. Oui, exprimez ce qui doit être dit. Oui, protégez-vous émotionnellement. Mais ne vous fermez pas. Continuez à aimer ces personnes que vous accompagnez, même si ça fait mal de les perdre.
Parce que c'est ça, votre métier. C'est aimer des gens qui vont mourir. C'est leur apporter de la lumière alors qu'ils marchent vers l'ombre. C'est rester debout alors que tout autour de vous s'effondre.
C'est le plus beau métier du monde. Et le plus dur aussi.
Mais vous n'êtes pas seul.e. Tous les animateurs et animatrices en EHPAD traversent ça. Cette accumulation silencieuse de deuils. Cette fatigue du cœur. Ce questionnement.
Alors parlez-en. Entre vous. Avec vos proches. Avec des professionnels si nécessaire. Ne gardez pas tout ça pour vous. Vous n'avez pas à porter cette charge seul.e.
Et rappelez-vous : chaque jour où vous apportez de la joie à un résident, vous gagnez contre la mort. Pas en l'empêchant. Mais en montrant que jusqu'au bout, la vie peut être belle. Lumineuse. Digne d'être vécue.
Merci d'être là. Merci de faire ce que vous faites. Merci de continuer malgré la douleur.
P.S. : Si vous avez perdu un résident récemment et que ça vous pèse, sachez que c'est normal. Prenez soin de vous. Et n'hésitez pas à en parler, ici ou ailleurs. On est là.
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