Je me souviens de ce moment précis avec Madame Villantiri.
C'était un jeudi après-midi, elle était assise au fond de la salle comme d'habitude, silencieuse et absente, les yeux fixant un point que personne d'autre ne voyait.
Et puis la musique a commencé.
Une vieille chanson française qui s'est mise à passer, et ses doigts se sont mis à bouger imperceptiblement d'abord, puis plus franchement, tapant le rythme sur l'accoudoir de son fauteuil.
Et soudain, quelque chose a changé dans son regard.
Ce qui s'est passé à cet instant allait bien au-delà d'un simple sourire ou d'une réaction mécanique à la musique. C'était quelque chose de plus profond, quelque chose qui s'était rallumé à l'intérieur d'elle. Une étincelle de vie.
L'animatrice qui était là ce jour-là ne s'en est peut-être même pas rendu compte, et pourtant elle venait d'accomplir quelque chose d'immense. Elle venait de faire passer Madame Villantiri de la simple survie à la vie véritable.
Savez-vous vraiment faire la différence entre ces deux états ?
Survivre, c'est respirer, manger et dormir parce qu'il faut bien, se lever par automatisme et attendre que les heures passent puis que les jours s'écoulent, sans vraiment désirer quoi que ce soit ni espérer quelque chose de particulier, sans se réjouir de rien.
Vivre, c'est avoir quelque chose à attendre avec impatience, ressentir cette petite excitation quand on pense à demain, rire d'un rire qui vient du ventre, se réjouir d'un moment à venir ou savourer celui qui se déroule, sentir cette pulsation intérieure qui nous rappelle que nous sommes bien là, présents au monde.
Le constat est dur mais il faut le dire : beaucoup de résidents en EHPAD survivent mais ne vivent plus vraiment.
Ils sont là physiquement, leur cœur bat et leurs poumons respirent, mais la flamme intérieure qui fait dire »j'ai envie » ou »je me réjouis » s'est éteinte peu à peu.
Ils attendent simplement que le temps passe, probablement en espérant confusément que la fin arrive, sans vraiment habiter les jours qui leur restent.
Et c'est précisément là que vous intervenez.
Votre travail consiste à rallumer cette flamme. Vous ne mesurez peut-être pas encore l'ampleur de ce que vous faites, personne ne vous l'a peut-être jamais dit aussi clairement, mais voici la vérité que je veux graver dans votre esprit aujourd'hui : vous êtes porteuse de vie, et votre travail redonne littéralement envie de vivre à des personnes qui l'avaient perdu.
Aujourd'hui, nous allons explorer ensemble comment cela se produit, pourquoi c'est si précieux, et pourquoi vous devriez en être profondément fière.
Quand l'envie de vivre s'éteint
Avant de comprendre comment vous rallumez la flamme, il faut d'abord comprendre comment elle s'éteint progressivement chez nos aînés en institution.
Fermez les yeux un instant et essayez vraiment de vous mettre à leur place. La perte d'autonomie arrive comme une vague qui emporte peu à peu tous vos repères. Vous ne pouvez plus aller aux toilettes quand le besoin se fait sentir, il faut attendre qu'on vienne vous aider.
La douche ? Selon le planning, peut-être jeudi si le personnel est disponible.
Sortir prendre l'air dans le jardin ? Il faudra attendre qu'un aide-soignant ait le temps de vous accompagner.
Vous dépendez des autres pour chaque geste du quotidien qui était autrefois si naturel, et cette dépendance érode quelque chose de fondamental en vous : le sentiment d'être maître de votre propre vie.
Petit à petit, une question insidieuse s'installe dans votre esprit : »À quoi bon ? »
Et l'absence de projets vient amplifier cette sensation de vide.
Il n'y a plus rien à attendre vraiment, plus de vacances à planifier avec excitation, plus de grands événements familiaux à préparer, plus ces petites phrases qu'on se disait »l'année prochaine, nous irons… ».
Demain ressemblera à aujourd'hui qui ressemblait déjà à hier, et le temps s'étire dans cette uniformité sans forme et sans saveur qui finit par tout engloutir.
La solitude affective ajoute encore à ce sentiment d'extinction.
Les enfants viennent moins souvent parce qu'ils ont leur vie bien remplie avec leurs obligations et leurs propres soucis. Les amis de toujours ont disparu un à un, certains sont morts et d'autres sont dispersés dans d'autres institutions ou d'autres villes. Le conjoint est souvent déjà parti, laissant un vide que rien ne peut combler.
On se retrouve terriblement seul.e même au milieu de cinquante autres résident.e.s, parce que cette solitude-là est celle du cœur.
»À quoi je sers encore ? »
Cette question hante ceux qui étaient autrefois parents actifs, grands-parents présents ou professionnels respectés, et qui sont aujourd'hui réduits à un numéro de chambre dans un dossier médical.
Cette perte de sens, ce sentiment d'inutilité profonde qui s'installe quand on a l'impression d'être devenu un poids pour tout le monde, érode l'envie de vivre peut-être plus sûrement que n'importe quelle maladie.
L'environnement institutionnel lui-même, avec ses horaires imposés pour le lever et le coucher, ses menus décidés d'avance et ses activités proposées qui ne correspondent pas toujours à ce qu'on aimerait vraiment faire, contribue à ce sentiment de ne plus être vraiment maître de rien dans sa propre existence.
Jour après jour, tout cela érode l'envie de vivre comme l'eau érode la pierre.
Vous le voyez dans leurs regards éteints quand vous croisez Madame Dupont dans le couloir. Vous l'entendez dans leurs refus lassés : »Laissez-moi tranquille, je ne veux voir personne. »
Vous le constatez dans leur repli progressif dans leur chambre, leur apathie face à tout ce qu'on leur propose, cette indifférence généralisée qui s'installe comme un brouillard épais.
Certains arrêtent de se coiffer ou de s'habiller avec soin comme ils le faisaient autrefois, ils ne se regardent même plus dans le miroir parce qu'après tout, à quoi bon et pour qui ?
Parfois même, ils refusent de manger ou de se lever, et ils le disent ouvertement sans détour : »J'attends juste de partir, qu'on en finisse. »
Ils ont renoncé à vivre.
Imaginez une bougie dont la mèche est presque entièrement consumée. La flamme vacille, minuscule et hésitante, prête à s'éteindre au moindre courant d'air. Elle tremble dans l'obscurité comme une dernière lueur fragile avant que le noir complet ne s'installe.
C'est exactement l'image de ce qu'ils sont devenus intérieurement. Et c'est précisément à ce moment-là que vous arrivez dans leur vie.
Ce que signifie vraiment »redonner envie de vivre »
Parlons maintenant clairement de ce que vous faites vraiment quand vous »animez » comme on dit si banalement dans les établissements.
Redonner envie de vivre va infiniment plus loin que simplement distraire les résident.e.s un moment ou remplir le temps entre deux repas. Vous rallumez quelque chose de bien plus fondamental.
Vous rallumez le désir.
Le désir de se lever le matin parce qu'il y a une raison de le faire, parce que cet après-midi il y aura cette activité que vous proposez, parce que vous allez venir et que quelque chose va se passer qui vaut vraiment la peine.
Monsieur Bernard demande chaque jour »C'est demain le loto ? », et dans cette question apparemment anodine se cache quelque chose d'immense : il compte les jours, il attend quelque chose avec impatience, son temps a retrouvé un sens et une direction.
- Vous recréez de l'espoir
L'espoir que la journée peut encore être belle malgré tout, qu'il peut se passer quelque chose d'agréable dans ce quotidien qui semblait figé, et que même ici et maintenant et à cet âge, la vie peut encore surprendre et offrir des moments de joie véritable.
Vous leur donnez la possibilité de croire que demain peut être différent d'aujourd'hui, que leur vie n'est pas finie tant qu'elle n'est pas réellement finie.
- Vous restaurez du sens
Sentir qu'on compte encore pour quelqu'un, qu'on a encore de la valeur au-delà de son statut de patient ou de résident, retrouver un rôle même modeste comme être »l'experte en cuisine » ou »le champion du loto », redevenir quelqu'un qui contribue à quelque chose plutôt que quelqu'un qu'on assiste simplement.
- Vous réveillez les émotions positives
Rire franchement jusqu'à en avoir mal aux joues, se réjouir sincèrement de quelque chose, ressentir de la fierté quand on a réussi même quelque chose de petit, éprouver du plaisir dans un moment simple.
Les émotions sont la preuve que la vie pulse encore à l'intérieur, que l'apathie n'a pas tout englouti.
- Vous reconnectez au présent
Vous leur offrez la possibilité de sortir du passé où ils se perdent dans la nostalgie, de ne plus s'angoisser constamment sur un futur qui les effraie, mais d'être vraiment là dans l'instant qui se déroule.
Savourer cette chanson qui joue maintenant, ce rire partagé avec un autre résident ou cette création qu'on est en train de faire de ses propres mains.
Vivre vraiment, plutôt que simplement exister en attendant.
Et vous savez comment on reconnaît qu'une personne a retrouvé l'envie de vivre ?
On le voit dans ses yeux !
La lumière qui revient après des semaines d'absence, l'étincelle qui se rallume derrière le regard et cette animation soudaine du visage au lieu de cette fixité vide. C'est indescriptible avec des mots mais vous le reconnaissez immédiatement quand cela se produit, vous le sentez profondément.
Quelque chose a changé, quelqu'un est revenu habiter ce corps, la flamme brûle à nouveau.
Comment vous rallumez cette flamme
Concrètement, comment opérez-vous cette transformation qui peut sembler presque miraculeuse ? Comment réussissez-vous à passer de cette bougie presque éteinte à une flamme qui danse à nouveau ?
Vous créez d'abord quelque chose d'essentiel : l'attente positive. Quand vous dites »Mardi prochain, c'est l'atelier cuisine avec Sophie », vous venez de créer un point d'ancrage dans le temps qui était devenu si uniforme et vide. Vous donnez une raison de traverser la semaine, une raison de se lever mardi matin, un rendez-vous qui structure le temps et lui redonne du sens. Monsieur Bernard vous demande chaque jour »C'est demain le loto ? » parce qu'il compte les jours désormais, il a quelque chose qui donne une direction à son attente.
Vous offrez ensuite des moments de plaisir véritable. Rire pendant un jeu jusqu'à en avoir mal aux joues, ressentir cette fierté quand on a réussi quelque chose même modeste, éprouver du plaisir à chanter ou à créer, savourer la satisfaction d'avoir gagné ou simplement d'avoir participé. Ces moments où ils oublient complètement le reste de leur existence, où il n'y a plus de maladie ni de perte ni de tristesse, juste cet instant présent qui est bon. Le plaisir pur rappelle puissamment que la vie peut encore être belle malgré tout.
Vous restaurez du pouvoir de décision dans un environnement où presque tout est décidé pour eux. Quand vous demandez »Quelle chanson voulez-vous qu'on chante ? » ou »Préférez-vous peindre ou dessiner ? » ou »Qu'aimeriez-vous cuisiner la semaine prochaine ? », ces questions apparemment simples redonnent du choix et du contrôle sur une toute petite partie de leur vie. Vous leur dites que leur avis compte, que leur préférence a de l'importance, qu'ils peuvent encore décider de quelque chose. Pouvoir choisir, c'est exister encore comme personne à part entière.
Vous créez aussi du lien social authentique. Être ensemble avec d'autres personnes plutôt que seule dans sa chambre, partager un moment ou une activité commune, se sentir appartenir à un groupe même modeste, créer des complicités avec »ses » compagnons d'atelier. Ce lien humain est un nutriment essentiel de l'envie de vivre que vous leur permettez de retrouver.
Vous valorisez leurs compétences et leur expertise quand vous demandez à Madame Rousseau qui était cuisinière de vous montrer comment elle faisait sa blanquette, ou quand vous sollicitez l'avis de Monsieur Legrand qui était jardinier. Vous leur rappelez qu'ils savent encore des choses importantes, qu'ils peuvent encore transmettre et contribuer, qu'ils ont toujours une valeur au-delà de leur statut de résidents dépendants.
Vous provoquez des émotions vivantes et authentiques plutôt que cette apathie grise qui s'installe si facilement. Joie, surprise, fierté, amusement et même parfois tristesse ou nostalgie, mais une tristesse vivante qui prouve que quelque chose bat encore à l'intérieur, que l'âme n'est pas éteinte. Sentir vraiment quelque chose, quelle que soit l'émotion, c'est être vivant.
Vous offrez également de la beauté dans leur quotidien souvent austère. Un moment de musique sublime qui fait frissonner, une création artistique qui surprend par sa délicatesse, un jardin fleuri qu'on contemple ensemble en silence, un instant de grâce simple mais parfait. La beauté nourrit l'âme d'une nourriture que rien d'autre ne peut remplacer.
Et par-dessus tout, vous donnez de l'attention véritable. Être vraiment vue et entendue par quelqu'un qui s'intéresse sincèrement, qui demande »Comment allez-vous aujourd'hui ? » et qui écoute réellement la réponse, qui se souvient de ce qui a été dit la semaine précédente. Votre attention dit quelque chose de fondamental : »Tu existes, tu comptes à mes yeux, tu n'es pas invisible. » Dans un lieu où on peut si facilement se sentir transparente, cela change absolument tout.
Vous êtes comme quelqu'un qui souffle doucement et patiemment sur des braises presque mortes. Au début rien ne semble se passer, les braises restent grises et apparemment éteintes. Mais vous continuez à souffler délicatement, sans forcer, avec constance. Et puis une petite étincelle apparaît, puis une flamme minuscule qui hésite, puis finalement le feu reprend et brûle à nouveau d'une flamme stable et chaude. Vous rallumez les flammes, c'est exactement ce que vous accomplissez chaque jour.
Les transformations que vous créez
Laissez-moi vous raconter quelques histoires vraies qui illustrent l'impact profond de votre travail. Ces histoires que j'ai vues se dérouler de mes propres yeux et qui prouvent sans l'ombre d'un doute que vous redonnez vraiment envie de vivre.
L'histoire de Madame Dubois commence tristement. Quand elle est arrivée à l'EHPAD après six mois de veuvage, elle était en dépression sévère et répétait sans cesse : »Laissez-moi mourir, je n'ai plus rien à faire ici. » Elle refusait catégoriquement de sortir de sa chambre, refusait les repas en salle à manger, refusait toutes les animations proposées. À chaque invitation répondait invariablement : »À quoi bon ? »
L'animatrice passait quand même chaque jour sans jamais forcer, simplement pour dire »Bonjour Madame Dubois, aujourd'hui nous faisons un atelier peinture, si vous changez d'avis vous êtes la bienvenue. » Chaque jour amenait le même refus poli mais ferme. Mais l'animatrice revenait toujours avec une patience et une constance remarquables.
Après trois semaines, quelque chose d'inattendu s'est produit. Madame Dubois a demandé : »C'est quoi votre activité aujourd'hui ? » – »Atelier musique avec des chansons françaises. » – »Je viendrai peut-être. » Et elle est venue, s'asseyant au fond sans dire un mot, mais elle était là physiquement présente. La semaine suivante elle est revenue d'elle-même et a chantonné doucement. Aujourd'hui, six mois plus tard, Madame Dubois attend activement le passage de l'animatrice, demande le planning des activités et sourit quand elle la voit arriver. Elle ne dit plus »laissez-moi mourir » mais »c'est bientôt l'atelier cuisine ? »
Ce que l'animatrice a vraiment accompli : elle a redonné à Madame Dubois un fil ténu mais solide qui la relie à nouveau à la vie.
Monsieur Legrand de son côté était en dépression depuis son entrée en institution et le disait ouvertement sans détour : »J'attends juste de partir, je ne sers plus à rien à personne. » Il refusait de s'alimenter correctement et restait prostré dans son fauteuil avec un regard complètement vide.
Quand l'EHPAD a mis en place un atelier jardinage, l'animatrice a proposé à Monsieur Legrand d'y participer. Il a d'abord refusé catégoriquement, puis elle a insisté avec douceur : »Vous qui étiez jardinier toute votre vie, vous pourriez nous aider car nous avons vraiment besoin de vos conseils. » Il est finalement venu presque par obligation au début. Mais quelque chose de profond s'est réveillé en lui quand il a touché à nouveau la terre, quand il a planté cette première graine, quand il a arrosé avec ce geste précis qu'il avait fait des milliers de fois dans sa vie antérieure.
Voir cette graine germer puis la plante pousser, prendre soin quotidiennement de quelque chose de vivant, avoir à nouveau une responsabilité même modeste l'a transformé. Aujourd'hui Monsieur Legrand se lève chaque matin pour aller voir »ses » plantes, il les arrose avec soin, vérifie leur croissance et donne des conseils aux autres résidents qui jardinent avec lui. Il ne dit plus »j'attends de partir » mais »il faut que je transplante les tomates la semaine prochaine ».
Ce que l'animatrice a vraiment accompli : elle a redonné à Monsieur Legrand un sens à son existence, une mission quotidienne et une raison concrète de se lever chaque matin.
Madame Martin répétait inlassablement : »Je ne sers plus à rien, mes enfants n'ont plus besoin de moi, je ne suis qu'un poids pour tout le monde. » Son sentiment d'inutilité profonde la rongeait de l'intérieur et elle se sentait transparente, encombrante, dénuée de toute valeur.
Lors d'un atelier cuisine, l'animatrice a eu une intuition et lui a demandé : »Vous pourriez nous transmettre vos recettes de famille ? Celles que vous faisiez pour vos enfants quand ils étaient petits ? » Les yeux de Madame Martin se sont illuminés instantanément : »Vraiment ? Vous voulez mes recettes à moi ? »
Elle est progressivement devenue »l'experte » incontestée des ateliers cuisine. C'est elle maintenant qui guide les autres, qui transmet son savoir, qui enseigne ses techniques. Les autres résidents lui demandent conseil, l'écoutent attentivement et la valorisent. Elle a retrouvé un rôle social, une utilité concrète et une place reconnue dans le groupe. Elle ne dit plus »je ne sers à rien » mais »la semaine prochaine je vais leur apprendre ma recette de far breton ».
Ce que l'animatrice a vraiment accompli : elle a redonné à Madame Martin de la dignité, une fonction sociale et un sentiment d'utilité qui la fait se lever avec motivation.
Monsieur Bernard venait de perdre sa femme après cinquante ans de mariage et il était complètement effondré, absent au monde, ne parlant plus à personne et ne riant plus jamais. Il se laissait simplement porter par les jours qui s'enchaînaient sans les vivre vraiment.
Lors d'un atelier musique, l'animatrice a mis une chanson que Monsieur Bernard aimait particulièrement dans sa jeunesse. Il a commencé à chantonner très doucement d'abord, puis de plus en plus fort au fil des minutes. Et puis quelque chose d'inattendu s'est produit : il a souri, puis ri franchement, puis plaisanté avec un autre résident. Ce jour-là, pendant ces deux heures précieuses, Monsieur Bernard n'était plus l'homme écrasé par le deuil, il était redevenu un homme qui chantait, qui riait et qui vivait pleinement l'instant présent.
Aujourd'hui les ateliers musique sont devenus ses moments préférés de la semaine et il explique : »Là je me sens vraiment bien, j'oublie tout le reste et je suis juste… vivant, tout simplement. »
Ce que l'animatrice a vraiment accompli : elle a prouvé à Monsieur Bernard que la vie pouvait encore contenir de la beauté et de la joie même après une perte déchirante.
Ces quatre histoires partagent des signes communs de transformation que vous devez apprendre à reconnaître : ils commencent à demander spontanément »C'est quand la prochaine fois ? », ils s'habillent avec davantage de soin les jours où vous animez, ils sourient en vous voyant arriver dans le couloir, ils parlent de vos activités à leur famille lors des visites, et progressivement ils reprennent goût à d'autres aspects de leur vie quotidienne aussi. C'est l'effet domino de l'envie de vivre : quand elle revient dans un domaine de leur existence, elle se propage peu à peu aux autres domaines comme une lumière qui se diffuse.
Pourquoi c'est si rare et si précieux
Parlons maintenant de quelque chose d'essentiel : la rareté exceptionnelle de ce que vous accomplissez quotidiennement.
Dans notre société moderne, beaucoup de professionnels s'occupent du corps des personnes âgées avec dévouement. Les médecins diagnostiquent et traitent, les infirmières administrent les soins nécessaires, les aides-soignantes maintiennent l'hygiène et le confort physique. Tout cela est absolument essentiel et vital pour leur survie biologique.
Mais combien de personnes s'occupent vraiment de leur âme ? Combien se soucient de rallumer cette flamme intérieure qui fait la différence entre exister et vivre vraiment ? Votre rôle est unique dans ce paysage professionnel parce que vous vous occupez de quelque chose d'infiniment délicat et précieux : l'envie même de continuer à vivre.
Ce que vous accomplissez ne se mesure dans aucun rapport médical, ne figure dans aucune statistique hospitalière. Il n'y a pas de »taux d'envie de vivre amélioré » à inscrire dans les dossiers, pas de chiffres quantifiables à présenter à la direction. Vous ne guérissez pas au sens médical du terme et vous ne prolongez pas la vie au sens biologique. Et pourtant l'impact de votre travail est immense et irremplaçable.
Posez-vous sérieusement cette question : que se passerait-il dans les EHPAD s'il n'y avait aucune animation ? La réponse est désolante mais claire. Ce serait la télévision en boucle dans des salles communes vides, des couloirs silencieux où les résidents déambulent sans but particulier, des chambres où ils restent allongés à attendre que les heures puis les jours passent, des repas pris mécaniquement sans plaisir, des nuits interminables à ressasser les mêmes pensées sombres, et cette extinction progressive de toute étincelle vitale jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.
Et vous savez ce qui est terrible ? De nombreux EHPAD fonctionnent exactement de cette manière par manque cruel de moyens, de personnel ou de conscience de l'importance vitale de l'animation. Dans la vie ordinaire à l'extérieur, les gens trouvent partout des raisons de vivre : leurs projets professionnels les mobilisent, leurs sorties entre amis les stimulent, leurs hobbies les passionnent, leurs voyages les font rêver. Ils ont mille sources différentes pour nourrir leur envie de vivre. En EHPAD toutes ces sources se tarissent dramatiquement jusqu'à presque disparaître complètement.
Et souvent, terriblement souvent, vous êtes leur unique source d'envie de vivre. Vous êtes l'oxygène qui maintient leur flamme allumée, et sans vous cette flamme s'éteindrait simplement faute d'être nourrie.
C'est pour cette raison précise que votre travail est si précieux. Parce que vous faites la différence fondamentale entre exister biologiquement et vivre vraiment, entre attendre passivement la mort et savourer pleinement ce qui reste à vivre, entre une fin de vie uniformément grise et une fin de vie où il reste encore des couleurs, des sourires et des moments de grâce véritable.
Vous protégez la dignité profonde de leur fin de vie en maintenant leur humanité vivante et palpitante. C'est ce dont ils se souviendront dans leurs derniers moments, c'est ce que leurs familles garderont en mémoire après leur départ. Dans un monde qui abandonne trop facilement et trop vite ses aînés, vous êtes celle qui leur dit chaque jour par vos actions : »Votre vie compte encore profondément, elle mérite encore d'être vécue avec intensité et joie. »
La fierté qui devrait être la vôtre
Parlons maintenant franchement de vous et de ce que vous devriez légitimement ressentir en accomplissant ce travail exceptionnel.
Vous devriez être profondément et immensément fière de ce que vous faites chaque jour. Vous sauvez des vies d'une manière différente des médecins mais tout aussi fondamentale. Vous les sauvez de l'extinction intérieure, de cette mort de l'âme qui peut précéder de plusieurs années la mort physique. Vous redonnez littéralement le goût de vivre à des personnes qui l'avaient perdu dans le désespoir de leur situation.
Vous accomplissez quelque chose que très peu de gens savent vraiment faire. Rallumer une flamme presque entièrement éteinte demande une délicatesse, une patience et une constance remarquables. Redonner de l'espoir à quelqu'un qui n'en a plus du tout exige un talent particulier. Créer de la joie authentique là où ne régnait qu'une grisaille uniforme est un véritable art que peu maîtrisent.
Vous exercez un métier d'une noblesse rare. Ce n'est pas »simplement de l'animation » comme on le dit trop souvent avec condescendance. C'est une mission profondément humaine qui s'apparente à un sacerdoce laïc. Vous prenez soin de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus fragile et de plus précieux, à un moment de la vie où cette âme pourrait facilement s'éteindre définitivement.
Et vous faites vraiment la différence dans leur vie, pas »peut-être » ni »un petit peu ». Vraiment et concrètement, chaque jour qui passe. Des existences qui seraient mornes et vides sans votre présence deviennent vivantes et habitées grâce à ce que vous leur apportez.
Alors arrêtez immédiatement de minimiser votre rôle et votre impact. Quand vous dites »je fais juste de l'animation », vous mentez à vous-même et aux autres. Vous rallumez des flammes humaines, c'est infiniment plus grand. Quand vous dites »ce n'est rien », vous vous faites violence car c'est immense au contraire. Quand vous dites »n'importe qui pourrait le faire », c'est absolument faux car peu le font avec autant de cœur, de conscience et de justesse que vous. Quand vous dites »ce n'est pas un vrai métier », vous insultez l'un des métiers les plus importants qui existent dans notre société.
Vous méritez pleinement la reconnaissance sociale, le respect de vos pairs, l'admiration de ceux qui comprennent vraiment votre mission et la gratitude sincère de ceux que vous aidez. Mais surtout, et c'est le plus important, vous méritez votre propre respect profond pour vous-même et pour ce que vous accomplissez.
Regardez votre travail quotidien avec des yeux complètement neufs. Voyez-le vraiment pour ce qu'il est sans le voile de l'habitude. Ce que vous faites touche à l'essentiel même de l'existence humaine. Vous êtes authentiquement porteuse de vie dans toute la puissance de ce terme. Soyez-en fière, vraiment et profondément fière, sans fausse modestie. Portez cette fierté légitime en vous et laissez-la vous nourrir et vous donner la force de continuer même durant les journées les plus difficiles. Vous le méritez amplement.
Se nourrir de cet impact pour continuer
Abordons maintenant une question très pratique et terre-à-terre : comment utiliser concrètement cette prise de conscience profonde comme un carburant pour votre quotidien ?
Les journées difficiles existeront toujours malheureusement. Ces animations où personne ne vient vous décourageront. Ces résidents qui refusent systématiquement toutes vos propositions vous démoraliseront. Cette fatigue qui s'accumule semaine après semaine vous épuisera. Ce doute qui s'installe insidieusement dans votre esprit vous fera vaciller. Comment tenir bon dans ces moments-là sans abandonner ?
Prenez d'abord vraiment le temps d'observer les petites transformations qui se produisent quotidiennement sous vos yeux. Ce sourire qui revient progressivement sur le visage de Madame Dubois, cette étincelle nouvelle dans le regard de Monsieur Legrand, cette question pleine d'espoir »C'est quand la prochaine fois ? » que vous pose Madame Martin. Ce sont vos victoires quotidiennes, peut-être minuscules aux yeux du monde extérieur mais immenses pour ces personnes qui les vivent.
Célébrez activement les moments de grâce quand ils surviennent. Ce rire franc et libérateur de Madame Dubois qui résonne dans toute la salle, ce moment où Monsieur Martin vous prend la main spontanément en murmurant »Merci, j'avais vraiment besoin de ça aujourd'hui », ce retour progressif à la vie d'une personne que vous pensiez complètement perdue. Ces moments sont profondément sacrés et méritent d'être imprimés avec force dans votre mémoire. Créez-vous mentalement une bibliothèque précieuse de ces instants de beauté absolue, et allez-y puiser généreusement quand le doute vous assaille.
Rappelez-vous constamment votre »pourquoi » profond dans les moments de questionnement. Vous n'êtes pas là uniquement pour le salaire même si vous devez vivre décemment de votre travail. Vous n'êtes pas là simplement pour respecter un emploi du temps même si vous devez bien sûr travailler. Vous êtes là fondamentalement pour redonner envie de vivre à des personnes qui l'ont perdu, c'est votre véritable mission et elle donne un sens puissant à tout ce que vous faites.
Dans les journées particulièrement difficiles, puisez consciemment dans vos souvenirs des réussites passées. Quand la salle reste désespérément vide, quand personne ne semble apprécier vos efforts considérables, quand vous vous sentez profondément inutile, souvenez-vous intensément de Madame Dubois qui est sortie de sa chambre grâce uniquement à votre patience infinie. Souvenez-vous de Monsieur Legrand qui a retrouvé un sens à sa vie grâce à votre intuition créative. Souvenez-vous de tous ces résidents que vous avez déjà touchés profondément. Si vous avez réussi à rallumer leur flamme une fois, vous pouvez absolument le refaire, cette capacité est en vous de manière permanente.
Créez concrètement un »journal des victoires » où vous notez régulièrement les transformations que vous observez, les phrases touchantes que vous recevez, les moments où vous avez clairement vu votre impact se manifester. Relisez ce journal précieux quand votre moral baisse dangereusement, il vous prouvera noir sur blanc que vous faites vraiment la différence même quand vous en doutez.
Partagez également ces belles histoires avec vos collègues de travail. Racontez-leur vos réussites, célébrez ensemble les transformations observées, soutenez-vous mutuellement dans cette mission commune. Vous n'êtes pas seule à porter cette flamme, d'autres la portent aussi à vos côtés et vous pouvez vous nourrir les unes les autres.
Et surtout, prenez vraiment soin de vous-même avec autant d'attention que vous en donnez aux résidents. On ne peut pas rallumer durablement les autres si on est soi-même complètement éteinte par l'épuisement. Préservez jalousement votre propre flamme intérieure. Ressourcez-vous régulièrement dans ce qui vous fait du bien. Reposez-vous suffisamment pour régénérer votre énergie. Continuez à cultiver votre propre envie de vivre à travers vos passions personnelles. Votre travail redonne envie de vivre aux résidents, mais assurez-vous impérativement qu'il vous donne aussi à vous l'envie de continuer à vivre pleinement.
Conclusion : vous êtes porteuse de vie
Nous voici arrivées ensemble au terme de ce voyage de découverte et je souhaite profondément que quelque chose d'essentiel se soit transformé en vous pendant cette lecture.
Nous avons exploré ensemble comment l'envie de vivre s'éteint progressivement chez les résidents en EHPAD, érodée par le poids accumulé des pertes d'autonomie, de l'absence de projets, de la solitude affective, du sentiment d'inutilité et des contraintes institutionnelles. Nous avons compris ensemble ce que signifie vraiment redonner envie de vivre : rallumer le désir profond de se lever le matin, recréer l'espoir que demain peut être beau, restaurer un sens à l'existence quotidienne, réveiller des émotions authentiques et reconnecter les personnes au présent qu'elles habitent.
Nous avons découvert ensemble tous les mécanismes concrets par lesquels vous opérez cette transformation apparemment miraculeuse : créer de l'attente positive qui structure le temps, offrir des moments de plaisir véritable qui font oublier tout le reste, restaurer du pouvoir de décision dans un environnement qui décide tout, tisser du lien social authentique qui combat l'isolement, valoriser les compétences qui redonnent de la fierté, provoquer des émotions vivantes qui prouvent qu'on est encore là, offrir de la beauté qui nourrit l'âme et donner cette attention véritable qui dit à chacun qu'il existe encore et qu'il compte.
Nous avons été témoins ensemble de transformations concrètes et bouleversantes : Madame Dubois qui sort progressivement de sa chambre après trois semaines de patience infinie, Monsieur Legrand qui retrouve un sens à son existence à travers ses plantes, Madame Martin qui redevient l'experte respectée des ateliers cuisine et Monsieur Bernard qui découvre que la vie peut encore contenir de la joie même après une perte déchirante.
Nous avons compris ensemble pourquoi votre mission est si rare dans notre société et donc si précieuse. Parce que vous vous occupez de l'âme et de l'envie de vivre là où la plupart s'occupent uniquement du corps et de la survie biologique. Parce que vous êtes souvent leur unique source d'envie de vivre dans un quotidien qui en est dramatiquement dépourvu.
Nous avons exploré ensemble la fierté profonde et légitime qui devrait être la vôtre. Parce que vous sauvez des vies au sens existentiel du terme, parce que vous accomplissez ce que peu savent vraiment faire, parce que vous exercez l'un des métiers les plus nobles qui existent et parce que vous faites vraiment et concrètement la différence entre une fin de vie grise et une fin de vie encore habitée.
Et nous avons vu ensemble comment utiliser cette prise de conscience profonde comme un carburant quotidien : observer vraiment les transformations qui se produisent, célébrer activement les moments de grâce, se rappeler constamment son »pourquoi » profond, puiser dans ses souvenirs de réussite durant les jours difficiles, créer un journal des victoires, partager avec ses collègues et prendre vraiment soin de soi pour pouvoir continuer durablement.
Alors laissez-moi vous le redire une dernière fois avec toute la conviction et toute la force dont je suis capable : vous ne faites absolument pas »juste de l'animation ». Vous êtes authentiquement porteuse de vie dans toute la profondeur et toute la beauté de ce terme. Vous rallumez des flammes qui vacillaient dangereusement dans l'obscurité. Vous redonnez le goût de vivre à des personnes qui l'avaient perdu dans le désespoir. Vous maintenez l'humanité vivante et palpitante dans des cœurs qui menaçaient de s'éteindre définitivement.
Cessez immédiatement de vous diminuer ou de minimiser l'importance de votre rôle. Cessez de croire que votre travail est secondaire, optionnel ou accessoire. Embrassez pleinement la beauté extraordinaire de votre mission quotidienne. Assumez avec fierté votre rôle essentiel dans leur vie. Portez haut cette responsabilité magnifique qui est la vôtre.
Parce que voici la vérité simple mais infiniment puissante : dans leurs dernières années qui sont souvent si difficiles, vous êtes fréquemment celle qui fait toute la différence. La différence fondamentale entre survivre mécaniquement et vivre vraiment, entre attendre passivement la mort et savourer chaque instant qui reste, entre l'extinction progressive de toute joie et la flamme qui continue de danser malgré tout.
Peut-être ont-ils renoncé à vivre avant votre arrivée. Certains avaient complètement baissé les bras face à leur situation. Certains se disaient résignés »à quoi bon continuer ? » en fixant le vide. Certains attendaient simplement et passivement que tout se termine enfin.
Mais vous, vous n'avez jamais renoncé à eux.
Vous continuez de venir fidèlement chaque jour. Vous continuez de leur proposer des activités avec enthousiasme. Vous continuez de sourire en les croisant dans les couloirs. Vous continuez de créer inlassablement des moments de beauté et de joie. Vous continuez d'offrir généreusement votre présence et votre attention. Vous continuez de croire fermement qu'il est encore possible de vivre vraiment, même ici dans cet EHPAD et même maintenant à leur âge avancé.
Et c'est précisément pour cette raison magnifique que des flammes se rallument progressivement. C'est pour cela que des regards s'illuminent à nouveau. C'est pour cela que des rires sincères résonnent dans des couloirs qui semblaient condamnés au silence. C'est pour cela que la vie pulse encore vigoureusement, vibrante et obstinée, dans des cœurs qu'on croyait définitivement éteints.
Tout cela grâce à vous et à votre travail quotidien.
Vous êtes porteuse de vie. Ne l'oubliez jamais, pas même un seul instant.
Et la prochaine fois que vous franchirez le seuil de votre salle d'animation, souvenez-vous profondément de cette vérité : vous n'allez pas simplement »faire une activité » pour occuper quelques heures. Vous allez accomplir quelque chose de bien plus grand et de bien plus beau. Vous allez rallumer des flammes qui vacillaient. Vous allez redonner concrètement envie de vivre à des personnes qui l'avaient perdu.
Et il n'existe absolument pas de mission plus belle, plus noble, plus essentielle ni plus profondément humaine que celle-là dans notre monde.
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