Vous entrez dans la chambre de Madame Franceschi comme vous le faites chaque mardi après-midi. Elle est assise dans son fauteuil près de la fenêtre et elle se tourne vers vous quand elle vous entend arriver.
Ses yeux vous regardent mais aucun mot ne sort de sa bouche.
Vous lui dites bonjour chaleureusement, vous lui demandez comment elle va aujourd'hui, vous lui proposez de venir à l'atelier peinture. Elle vous regarde toujours, mais le silence reste total. Pas un mot, pas un son.
Ce silence qui s'installe entre vous deux vous met profondément mal à l'aise.
Vous ne savez plus quoi dire, vous cherchez vos mots, vous répétez vos questions différemment en espérant qu'elle finira par répondre. Mais rien ne vient.
Et progressivement s'installe en vous ce sentiment d'impuissance qui vous serre la gorge :
- « Je ne sais pas comment faire avec elle »,
- « Je me sens complètement inutile si je ne peux même pas parler avec elle »,
- « Comment créer du lien si elle ne me répond jamais ? »
Vous avez peut-être aussi cette peur sourde de mal faire, de la déranger pour rien, de rester là comme une idiote à parler dans le vide. Alors souvent vous finissez par abréger votre visite, vous repartez rapidement en vous disant que de toute façon vous ne pouvez rien faire pour elle puisqu'elle ne parle pas.
Mais avant de baisser les bras face à ces résidents silencieux, il faut que vous compreniez quelque chose d'essentiel.
Les raisons pour lesquelles certain.e.s résident.e.s ne parlent plus sont multiples et variées : une aphasie suite à un AVC qui a détruit la zone du langage dans leur cerveau, la maladie d'Alzheimer à un stade avancé qui a progressivement effacé leur capacité à former des mots, une fatigue si extrême que parler leur demande une énergie qu'ils n'ont plus, ou parfois même un mutisme choisi face à une dépression profonde ou un renoncement à la vie.
Peu importe finalement la cause médicale précise de leur silence, le résultat pour vous est le même : vous vous retrouvez face à quelqu'un avec qui les mots ne fonctionnent plus comme moyen de communication.
Mais voici ce que je veux que vous compreniez aujourd'hui, vraiment profondément : le langage non-verbal est un vrai langage, aussi riche et aussi puissant que les mots.
On peut vraiment communiquer sans parler, créer du lien authentique sans échanger une seule phrase.
Le corps, le regard, le toucher parlent aussi fort que les mots quand on apprend à les utiliser consciemment. Et c'est exactement ce que nous allons faire ensemble dans les 3 articles qui viennent.
Nous allons en effet élaborer ensemble un plan d'actions très concret qui va vous donner trois outils immédiatement utilisables :
- apprendre à utiliser votre regard pour communiquer,
- maîtriser le toucher adapté à chaque personne,
- et utiliser consciemment votre posture corporelle pour créer de la relation.
Comprendre ce qui se passe quand les mots disparaissent
Mais avant de vous donner tous les outils pratiques, prenons quelques instants pour comprendre rapidement ce qui se passe vraiment quand quelqu'un ne parle plus, parce que cette compréhension va transformer votre regard sur ces résidents silencieux.
D'abord, il faut que vous intégriez vraiment ceci : le silence ne signifie absolument pas l'absence.
Madame Franceschi est toujours là, bien présente dans son corps et dans son esprit même si les mots ne sortent plus. Sa conscience existe, elle perçoit votre présence, elle ressent vos émotions, elle comprend souvent beaucoup plus de choses qu'on ne le croit.
Le fait qu'elle ne puisse plus répondre verbalement ne veut pas dire qu'elle est absente ou qu'elle ne reçoit rien de ce que vous lui donnez.
Ensuite, comprenez bien que le silence ne signifie pas le refus de communiquer avec vous.
Ce n'est pas qu'elle ne veut pas vous parler, c'est qu'elle ne peut tout simplement plus le faire ou que c'est devenu trop difficile et épuisant pour elle.
Cette distinction entre « ne pas pouvoir » et « ne pas vouloir » est absolument cruciale. Elle voudrait probablement vous répondre si elle le pouvait, mais quelque chose dans son cerveau ou dans son corps l'en empêche.
Et enfin, sachez que le silence ne signifie jamais l'indifférence à votre présence.
Même si elle ne le montre pas par des mots ou même par des expressions faciales évidentes, votre présence compte énormément pour elle. Elle enregistre qui vient la voir régulièrement, qui prend soin d'elle avec douceur, qui est bienveillant dans ses gestes et son attitude.
L’empreinte émotionnelle de vos visites reste gravée en elle même quand sa mémoire des faits s'efface et même quand les mots lui manquent pour l'exprimer.
Maintenant, regardons ce qui reste intact chez ces personnes malgré la perte du langage verbal.
Tous leurs sens continuent de fonctionner :
- la vue qui leur permet de voir votre visage et vos expressions,
- le toucher qui leur fait ressentir le contact de votre main et la chaleur de votre présence,
- l'ouïe qui capte votre voix même si elles ne peuvent pas y répondre,
- et même l'odorat qui enregistre votre parfum ou votre odeur familière.
Les émotions aussi restent complètement intactes même quand les mots disparaissent. Elles ressentent toujours la joie, la tristesse, l'angoisse, la sécurité, le réconfort.
Les émotions ne dépendent pas des mots pour exister, elles sont même souvent plus à vif quand le filtre verbal n'est plus là. Votre énergie émotionnelle, votre état d'esprit du moment, votre bienveillance ou votre impatience les atteignent très directement sans avoir besoin de passer par le langage.
Et puis il y a cette mémoire corporelle qui continue de fonctionner magnifiquement.
Leur corps se souvient des gestes affectueux répétés, des rituels que vous instaurez ensemble, de votre façon particulière de les toucher ou de les regarder.
Cette reconnaissance se fait par le corps bien avant que la tête ne puisse mettre des mots dessus.
Les recherches scientifiques nous le confirment : dans toute communication humaine, seulement 7% du message passe par les mots eux-mêmes, 38% passe par le ton de la voix, et 55% passe par le langage corporel.
Quand les mots manquent chez un résident, les 93% restants de communication restent complètement disponibles.
Et parfois même, cette communication corps à corps sans le filtre des mots devient plus authentique et plus profonde que ne l'était la communication verbale, parce que le corps ne ment pas comme peuvent le faire les mots.
Maintenant que vous comprenez tout cela, passons immédiatement à la pratique pour que vous appreniez concrètement à utiliser ces canaux de communication non-verbale.
Utiliser le regard pour communiquer vraiment
Commençons par le regard, qui est probablement l'outil de communication non-verbale le plus puissant dont vous disposez.
Votre regard dit à la personne qui le reçoit « tu existes pour moi ».
Regarder vraiment quelqu'un, c'est le reconnaître comme une personne à part entière qui compte.
Dans un EHPAD où les résidents peuvent si facilement se sentir invisibles et réduits à un numéro de chambre, votre regard posé intentionnellement sur eux leur redonne de l'existence et de la dignité.
Le regard transmet aussi directement des émotions sans avoir besoin de les nommer. La douceur, la bienveillance, la joie de voir quelqu'un, la compassion face à sa souffrance, tout cela passe puissamment à travers vos yeux.
On dit que les yeux sont le miroir de l'âme, et c'est vraiment vrai dans la communication avec les personnes qui ne parlent plus.
Et surtout, le regard crée instantanément du lien entre deux êtres humains.
Un regard soutenu quelques secondes avec bienveillance est le premier pont qui se construit entre vous et le résident silencieux. Même sans un mot échangé, quelque chose de profond se connecte dans ce croisement de regards.
Les erreurs à éviter absolument avec le regard
Avant de voir comment bien utiliser votre regard, regardons rapidement ce qu'il ne faut surtout pas faire.
La première erreur est de regarder à travers la personne comme si elle n'existait pas. Vous savez, quand vous lui parlez mais que vos yeux fixent en réalité le mur derrière elle, ou quand vous faites semblant d'être là mais que votre regard est ailleurs mentalement. Elle le sent immédiatement et cela lui confirme qu'elle n'existe pas vraiment pour vous.
Le regard fuyant est presque aussi destructeur. Parler à quelqu'un sans jamais vraiment croiser son regard, regarder partout ailleurs par gêne face à son silence, cela donne l'impression que vous avez peur d'elle ou que vous êtes pressée de partir. À l'inverse, attention aussi au regard fixe trop intense qui peut devenir oppressant et intrusif. Il faut trouver le bon dosage en observant attentivement sa réaction pour ajuster l'intensité de votre regard.
Les techniques concrètes du regard
Voyons maintenant les techniques très précises que vous pouvez appliquer dès aujourd'hui.
- La première est ce que j'appelle le regard d'accueil.
Avant même d'entrer dans la chambre de Madame Franceschi, frappez à sa porte pour annoncer votre arrivée. Puis entrez en cherchant immédiatement son regard avant de faire quoi que ce soit d'autre.
Souriez avec vos yeux, pas seulement avec votre bouche, et attendez qu'elle vous « voie » vraiment, qu'elle enregistre votre présence, avant de commencer à parler ou à agir.
Ces quelques secondes de regard d'accueil posent les bases de toute la relation qui va suivre.
- La deuxième technique fondamentale est le regard à hauteur.
Ne restez jamais debout quand elle est assise ou allongée dans son lit. Toujours, absolument toujours, mettez-vous à sa hauteur en vous accroupissant, en vous asseyant ou en vous penchant.
Un regard de haut en bas crée automatiquement une position de pouvoir et de domination qu'il faut éviter à tout prix. Un regard de même niveau établit au contraire une égalité et un respect qui permettent la vraie rencontre.
- Ensuite vient le regard qui attend.
Après lui avoir dit quelque chose, même si vous savez qu'elle ne peut pas répondre verbalement, maintenez votre regard sur elle quelques secondes comme si vous attendiez vraiment une réponse.
Cette attente respectueuse montre que vous la considérez comme une interlocutrice à part entière et non comme un objet passif que vous visitez mécaniquement.
- Pratiquez aussi le regard qui écoute
La technique consiste à observer son visage avec une attention extrême. Cherchez les micro-expressions qui traversent son visage : un sourcil qui se lève imperceptiblement, un coin de lèvre qui frémit, un œil qui soudain brille différemment.
Ces micro-signes sont ses « mots » à elle, sa façon de vous répondre sans parler. Votre regard attentif et exercé apprend progressivement à les capter et à les comprendre.
- Et enfin, il y a le regard doux qui rassure.
Quand vous voyez de l'angoisse dans ses yeux, adoucissez consciemment votre regard comme si vos yeux envoyaient des vagues de douceur apaisante vers elle.
Maintenez ce regard enveloppant jusqu'à ce que vous voyiez un apaisement se produire dans son visage ou dans son corps, même léger.
Exercice pratique : le « bain de regard »
Voici pour conclure aujourd'hui un exercice simple mais puissant que je vous propose de tester cette semaine.
Choisissez un résident qui ne parle plus et avec qui vous vous sentez à l'aise.
Asseyez-vous tranquillement à côté de lui pendant cinq minutes sans rien faire d'autre que le regarder avec bienveillance. Pas de téléphone dans les mains, pas de livre, pas de distraction, juste être là avec un regard disponible et doux posé sur lui.
Observez attentivement ce qui se passe pendant ces cinq minutes.
- Comment réagit-il à votre présence silencieuse et regardante ?
- Son visage change-t-il progressivement ?
- Son corps se détend-il ou au contraire se crispe-t-il ?
- Ses yeux cherchent-ils à croiser les vôtres ou les évitent-ils ?
Toutes ces observations vous apprennent énormément sur ce que votre regard seul peut créer comme présence et comme lien.
Et vous découvrirez probablement que parfois, le silence partagé en se regardant mutuellement dit bien plus de choses profondes que n'importe quelle conversation verbale.
Dans le prochain article, je vous propose de passer au deuxième mode de communication non verbale, à savoir le toucher bienveillant et adapté.
D'ici là, et si vous testiez en réel ce que vous venez d'apprendre avec un.e ou deux résident.es, là où vous travaillez ?
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