Dans l'article précédent, nous avons posé une base essentielle : le silence n’est ni un vide, ni une absence, ni un refus de relation. Nous avons vu combien le regard pouvait devenir un véritable pont entre vous et ces résidents qui ne parlent plus, un moyen puissant de dire « je vous vois », « vous comptez », « je suis là ».
Mais le regard, aussi précieux soit-il, n’est qu’une porte d’entrée.
Quand les mots disparaissent, quand même le regard devient parfois fuyant ou fatigué, il reste un langage encore plus ancien, plus profond, plus rassurant : le toucher. Un langage que le corps comprend immédiatement, sans traduction, sans effort, sans mémoire.
Dans ce deuxième article, je vous propose d’explorer le toucher bienveillant et adapté, celui qui apaise sans envahir, qui sécurise sans contraindre, qui crée du lien sans avoir besoin de paroles. Vous allez apprendre à toucher juste, au bon endroit, de la bonne manière, et surtout en respectant profondément la personne que vous accompagnez.
Car parfois, une main posée avec conscience dit infiniment plus qu’un long discours.
Utiliser le toucher adapté à chaque personne
Passons maintenant au deuxième outil majeur de communication non-verbale : le toucher bienveillant et adapté.
Le toucher est absolument vital dans la communication avec les personnes qui ne parlent plus, et ce pour plusieurs raisons scientifiquement prouvées. D'abord, le toucher est le tout premier sens qui se développe chez l'être humain, dès le ventre de sa mère. C'est donc le langage le plus ancien, le plus profond, le plus archaïque qui existe en nous. Et c'est souvent le dernier sens qui reste fonctionnel quand tout le reste commence à partir.
Ensuite, le toucher bienveillant a un effet physiologique direct sur le système nerveux en diminuant le cortisol qui est l'hormone du stress et en augmentant l'ocytocine qui est l'hormone du bien-être et de l'attachement. Ce n'est donc pas juste quelque chose de psychologique ou de symbolique, c'est un véritable médicament naturel que vous donnez par vos mains.
Et surtout, le toucher dit de façon très concrète et tangible « tu n'es pas seul ». Il combat la solitude bien plus directement que ne peuvent le faire les mots. Le contact physique est une preuve irréfutable de présence qui rassure profondément, particulièrement quand les mots manquent pour dire « je suis là avec toi ».
Les règles absolues du toucher
Mais attention, le toucher doit absolument respecter certaines règles fondamentales sans quoi il peut devenir intrusif ou même traumatisant au lieu d'être réconfortant.
La première règle absolue est de toujours annoncer votre intention avant de toucher quelqu'un. Ne touchez jamais par surprise, même si vous pensez que la personne ne comprend plus les mots. Dites simplement ce que vous allez faire : « Je vais prendre votre main maintenant » ou « Je vais poser ma main sur votre épaule ». Le ton de votre voix et cette annonce préparent son corps au contact qui arrive et respectent autant que possible son consentement même quand elle ne peut plus l'exprimer verbalement.
La deuxième règle est d'observer constamment sa réaction pendant que vous la touchez. Dès que votre main entre en contact avec sa peau, observez finement son corps et son visage. Si son corps se tend brusquement ou si son visage grimace, c'est un signe d'inconfort et vous devez immédiatement arrêter ou ajuster votre toucher. Si au contraire son corps se détend visiblement et son visage s'apaise, c'est que votre toucher lui fait du bien et vous pouvez continuer. Adaptez-vous en temps réel selon ce qu'elle vous montre.
La troisième règle est de privilégier la qualité plutôt que la quantité. Mieux vaut un toucher bref mais juste, présent, conscient, qu'un toucher long mais maladroit ou mécanique. Votre intention et votre présence consciente se transmettent directement par vos mains, et la personne sent immédiatement si vous êtes vraiment là avec elle ou si vous faites le geste par automatisme.
Et la quatrième règle absolue est d'éviter systématiquement les zones intimes du corps. Restez sur les zones sûres comme les mains, les avant-bras, les épaules ou le haut du dos. Ne touchez jamais les cuisses, le ventre, la poitrine ou toute autre zone qui pourrait être perçue comme intime. Le respect de la pudeur et de l'intimité corporelle reste fondamental même avec des personnes très dépendantes.
Les différents types de toucher selon les besoins
Il existe plusieurs types de toucher différents que vous pouvez utiliser selon les besoins spécifiques de chaque résident et selon les moments.
Le toucher de contact consiste simplement à poser votre main immobile sur la leur, sur leur avant-bras ou sur leur épaule. Ce contact statique, stable et apaisant est particulièrement utile quand vous sentez de l'angoisse, de l'agitation ou un besoin de sécurité chez la personne. Vous pouvez maintenir ce contact quelques secondes ou quelques minutes selon sa réaction.
Le toucher dynamique implique un petit mouvement de va-et-vient très lent et régulier sur le dos de sa main ou sur son avant-bras. Ce rythme doux et prévisible est particulièrement réconfortant quand quelqu'un a besoin d'être consolé ou apaisé dans sa tristesse. Attention toutefois à la vitesse : trop rapide et cela devient agitant, trop lent et cela peut devenir désagréable.
Le toucher de pression consiste à tenir sa main avec une pression douce mais ferme, pas serrée fort mais suffisamment présente pour être solide. Ce toucher donne un sentiment de solidité et d'ancrage particulièrement précieux quand quelqu'un est confus, désorienté ou effrayé. Il transmet clairement : « Je suis là, je te tiens solidement, tu es en sécurité avec moi ».
Le toucher actif guide doucement sa main pour toucher quelque chose d'agréable comme un tissu doux ou accompagne un de ses mouvements naturels. Cette mobilisation douce est utile quand vous sentez de l'apathie ou un repli sur soi, car elle stimule sans forcer.
Et enfin le toucher rituel répète exactement le même geste au même moment et de la même façon régulièrement. Par exemple, toujours tenir sa main de la même manière en arrivant dans sa chambre. Ce rituel crée des repères sécurisants et son corps finit par reconnaître et attendre ce geste familier même si sa tête ne suit plus.
Exercice pratique : la main parlante
Voici un exercice concret pour apprendre à maîtriser ces différents types de toucher.
Asseyez-vous à côté d'un résident qui ne parle plus et demandez-lui, même s'il ne peut pas répondre verbalement : « Puis-je prendre votre main ? »
Prenez ensuite délicatement sa main dans les vôtres et pendant trois minutes, explorez trois touchers différents :
- une minute avec votre main posée immobile,
- puis une minute avec une caresse douce et régulière,
- puis une minute avec une pression ferme et rassurante.
Observez très finement à quel moment précis son corps se détend le plus.
- Quel type de toucher provoque la réaction la plus positive chez lui ?
- Est-ce que sa respiration change pendant l'un des touchers ?
- Est-ce que son visage s'apaise davantage avec un toucher particulier ?
Mémorisez ces préférences personnelles : Madame Martin aime particulièrement la pression ferme, Monsieur Legrand préfère nettement les caresses douces, Madame Dubois se détend surtout avec la main posée immobile.
Vous allez ainsi pouvoir adapter votre toucher très précisément à chaque personne.
Pour conclure avec le toucher
Je vous invite vraiment à tester l’exercice de la main parlante, dès cette semaine, avec un.e résident.e, pour ressentir comment une main posée avec justesse peut apaiser une respiration, détendre un visage ou faire tomber une tension invisible.
En pratiquant, vous allez affiner votre perception et surtout découvrir que chaque personne a son propre langage corporel, ses préférences et ses besoins uniques. Ce toucher ajusté devient alors un formidable outil pour réduire l’angoisse, renforcer le sentiment de sécurité et créer un lien profond, même sans un mot.
Et souvenez-vous : plus vous pratiquez avec présence, plus vos gestes deviennent naturels, justes et nourrissants… pour l’autre comme pour vous.
Dans le prochain article, nous irons encore plus loin en explorant un troisième levier essentiel : votre posture corporelle. Car même immobile et silencieux, votre corps parle. Et les résident.e.s qui ne parlent plus savent l’écouter avec une finesse remarquable.
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