Cet article fait suite aux deux premiers qui parlaient des meilleures manières de communiquer avec des résidents qui ne parlent plus, à savoir le regard, mais aussi le toucher bienveillant et adapté.
Voyons aujourd'hui le troisième et dernier outil majeur de communication non-verbale, c'est à dire votre posture corporelle elle-même, qui parle constamment même quand vous ne le savez pas.
Votre corps envoie en permanence des messages aux résidents.
- Un corps fermé avec les bras croisés dit inconsciemment « distance » et « protection ».
- Un corps ouvert avec les bras le long du corps dit au contraire « disponibilité » et « accueil ».
- Un corps penché légèrement vers l'avant transmet « intérêt » et « attention »,
- tandis qu'un corps en retrait suggère « désintérêt » ou « inconfort ».
Et voici quelque chose de crucial à comprendre : quand le langage verbal est compromis chez quelqu'un, son cerveau se met à se concentrer beaucoup plus intensément sur le langage non-verbal pour compenser.
Les résident.e.s qui ne parlent plus deviennent souvent de véritables experts en lecture corporelle.
Votre moindre geste, votre moindre tension musculaire, votre moindre micro-expression sont décryptés avec une acuité que vous ne soupçonnez probablement pas.
C'est pour cela que l'incohérence entre vos mots et votre corps est immédiatement détectée.
Si vous dites à Madame Rousseau « Je suis vraiment contente de vous voir aujourd'hui » mais que votre corps est tendu, fermé et manifestement pressé, elle croira votre corps et non vos mots.
Vous devez donc absolument être cohérente entre ce que vous dites et ce que votre corps montre.
Les postures qui créent la confiance
Voyons maintenant les postures concrètes qui facilitent la création de confiance et de lien.
- L'ouverture corporelle d'abord.
Placez-vous face à la personne ou légèrement de côté mais jamais de dos. Gardez vos bras détendus le long du corps sans les croiser. Si possible, gardez vos paumes visibles car c'est inconsciemment perçu comme un signe de non-menace. Penchez très légèrement votre corps vers elle.
Cette posture complète dit clairement : « Je suis disponible pour toi, tu as toute mon attention ».
- La lenteur de vos mouvements est également essentielle.
Bougez toujours lentement, sans aucun geste brusque qui pourrait surprendre ou effrayer. Rendez tous vos mouvements fluides et prévisibles.
Cette lenteur rassure profondément le système nerveux de la personne et vous transforme en une présence sûre et apaisante à ses yeux.
- La proximité ajustée
Cela demande de trouver la bonne distance, ni trop proche ce qui serait intrusif, ni trop loin ce qui créerait de la distance émotionnelle. La zone de confort se situe généralement entre cinquante centimètres et un mètre. Observez attentivement : si elle recule instinctivement c'est que vous êtes trop proche, si elle cherche au contraire à se rapprocher c'est que vous pouvez vous approcher davantage.
La bonne distance se sent plus qu'elle ne se calcule.
- La présence ancrée
Elle signifie être vraiment bien stable sur vos jambes si vous êtes debout, ou bien assise confortablement si vous êtes assise. Pas en équilibre précaire, pas en train de gigoter ou de vous agiter. Votre stabilité physique devient leur sécurité émotionnelle.
Quelqu'un de bien ancré physiquement rassure profondément.
- Et enfin le mimétisme doux
Il consiste à observer sa posture à elle et à adopter discrètement une posture similaire sans l'imiter exactement ce qui serait trop visible et maladroit.
Si elle est calme et apaisée, soyez calme et apaisée. Si elle est légèrement penchée en avant, penchez-vous aussi légèrement.
Cette harmonisation posturale crée une synchronisation inconsciente qui facilite grandement la connexion entre vous deux.
Les postures qui créent de la distance
À l'inverse, certaines postures créent automatiquement de la distance et il faut absolument les éviter.
Par exemple, rester debout quand elle est assise crée une position de domination involontaire qui l'oblige à lever la tête pour vous voir, ce qui est fatiguant et crée une asymétrie de pouvoir. Mettez-vous toujours à sa hauteur.
Avoir votre corps tourné vers la porte plutôt que vers elle envoie le message inconscient « Je veux partir » même si vous restez physiquement présente. Tournez votre corps entièrement vers elle pour lui montrer que vous êtes vraiment là avec elle.
Les gestes brusques et rapides peuvent provoquer un sursaut, de la peur ou un repli protecteur.
Ralentissez consciemment tous vos mouvements. Et bien sûr, évitez absolument de regarder l'heure ou votre téléphone même discrètement, car elle voit tout et comprend immédiatement que vous avez la tête ailleurs et que vous vous ennuyez.
Si vous décidez d'être là, soyez-y vraiment et entièrement, même si c'est seulement pour cinq minutes.
Exercice pratique : la présence silencieuse
Voici un exercice qui va vous permettre de travailler votre posture et votre présence corporelle.
Choisissez un résident qui ne parle plus et lancez-vous ce défi : vous asseoir à côté de lui pendant dix minutes sans rien faire ensemble, juste être là en silence. Pas de téléphone, pas de livre, pas besoin de parler. Juste respirer ensemble dans la même pièce.
Adoptez une posture ouverte, détendue et disponible, et acceptez le silence comme un espace que vous partagez.
Vous allez probablement découvrir votre propre inconfort face au silence, cette envie de le remplir avec des mots ou des actions.
Mais vous allez aussi découvrir que le silence n'est pas vide mais au contraire plein de présence.
Vous allez réaliser que votre simple présence corporelle calme et stable fait vraiment quelque chose chez l'autre personne. Et peut-être verrez-vous un geste de sa part : une main qui bouge vers vous, un regard qui cherche le vôtre, un soupir de soulagement.
La communication existe bel et bien, même sans un seul mot prononcé.
Combiner les trois pour une communication complète
Maintenant que vous avez exploré séparément le regard, le toucher et la posture, il est temps d'apprendre à les combiner harmonieusement pour créer une communication non-verbale vraiment complète et riche.
Le protocole de la « visite pleine »
Voici un protocole simple que vous pouvez appliquer lors de vos visites aux résidents qui ne parlent plus.
- L'arrivée dure environ trente secondes.
Frappez doucement à la porte pour annoncer votre venue. Entrez lentement dans la chambre. Cherchez son regard avant toute autre chose et souriez avec vos yeux. Approchez-vous d'elle avec des mouvements fluides et lents. Mettez-vous immédiatement à sa hauteur en vous asseyant ou en vous accroupissant.
Vous venez de combiner regard et posture pour créer une arrivée respectueuse et rassurante.
- Le contact prend environ une minute.
Demandez-lui la permission de vous asseoir près d'elle même si elle ne peut pas répondre. Installez-vous confortablement avec une posture ouverte et détendue. Maintenez un contact visuel doux et bienveillant.
Puis demandez : « Puis-je prendre votre main ? » et prenez délicatement sa main dans la vôtre.
À ce moment précis, vous combinez les trois canaux simultanément : votre regard est connecté au sien, votre posture est ouverte et présente, et votre main touche la sienne. C'est une communication non-verbale totale.
- La présence peut durer de quelques minutes à plus longtemps
Cela dépendra du temps dont vous disposez et de sa réaction. Restez ainsi avec elle sans forcément parler, ou en parlant doucement si vous en avez envie. L'important est de maintenir cette cohérence entre votre corps, votre regard et votre toucher.
Observez attentivement ses réactions et ajustez continuellement selon ce qu'elle vous montre.
- Le départ prend également trente secondes et est tout aussi important que l'arrivée.
Annoncez-lui que vous allez devoir partir. Lâchez sa main doucement et progressivement, pas brusquement.
Maintenez le contact visuel encore quelques secondes. Levez-vous lentement sans précipitation. Dites au revoir avec vos yeux autant qu'avec votre voix.
Sortez de la chambre sans vous presser, en lui montrant par votre corps que ce départ ne signifie pas qu'elle ne compte pas.
Adapter selon les réactions
Apprenez à lire finement ses réactions pour adapter votre façon de combiner les trois canaux. Si elle se détend visiblement sous votre toucher et que son regard devient plus lumineux, restez plus longtemps et approfondissez même le contact en ajoutant par exemple une caresse douce si cela semble approprié.
Votre présence lui fait manifestement du bien, alors offrez-lui davantage.
Si au contraire elle se crispe ou retire légèrement sa main, desserrez immédiatement votre toucher ou retirez complètement votre main.
Reculez légèrement votre corps pour lui donner plus d'espace. Continuez à l'apaiser avec votre regard et votre voix douce.
Ne forcez jamais la proximité quand elle montre qu'elle en a trop.
Si elle cherche visiblement à communiquer par un geste, un son ou une expression faciale particulière, ralentissez immédiatement tout ce que vous faites.
Observez-la avec une attention extrême. Répondez-lui par votre regard attentif et votre toucher qui dit « J'ai vu, j'ai compris, je suis là avec vous ».
Et même si elle semble complètement indifférente à votre présence sans réaction visible, ne vous découragez pas pour autant. Restez quand même quelques minutes avec elle en maintenant votre présence bienveillante.
Votre visite compte même si elle ne le montre pas sur le moment, et parfois l'effet se manifeste plus tard ou de façon très subtile que vous ne captez pas immédiatement.
Créer vos rituels personnalisés
Une fois que vous maîtrisez ces techniques, créez des rituels personnalisés pour chaque résident selon ses préférences que vous aurez identifiées.
Avec Madame Martin qui aime particulièrement les caresses douces, instaurez ce rituel : chaque jour à quinze heures, une visite de cinq minutes où vous vous asseyez à côté d'elle, prenez sa main dans la vôtre et lui faites des caresses douces sur le dos de sa main, soit en silence soit en chantonnant doucement selon votre humeur du jour.
Elle va reconnaître ce rituel quotidien, son corps va l'attendre et l'anticiper avec plaisir.
Avec Monsieur Legrand qui préfère la présence ferme et ancrante, créez ce rituel : deux fois par semaine, vous vous installez face à face avec lui, vous regardez dans ses yeux et vous tenez ses deux mains fermement entre les vôtres pendant trois bonnes minutes.
Cette pression rassurante et ce regard soutenu l'ancrent solidement et lui apportent exactement ce dont il a besoin.
Avec Madame Dubois qui apprécie surtout le silence partagé, instaurez ce rituel matinal : chaque matin, vous vous asseyez côte à côte près de la fenêtre de sa chambre, vos regards tournés tous les deux vers l'extérieur plutôt que face à face, et vous posez simplement une main sur son épaule.
Vous regardez ensemble le jardin sans parler, dans une communion silencieuse qui la nourrit profondément.
Pour conclure
Nous voici arrivées au terme de ce voyage dans l'apprentissage de la communication non-verbale, et j'espère sincèrement que vous vous sentez maintenant outillée et confiante pour entrer en relation avec les résidents qui ne parlent plus.
Récapitulons rapidement le chemin que nous avons parcouru ensemble.
- Nous avons d'abord compris que le silence ne signifie jamais l'absence de la personne, ni son refus de communiquer, ni son indifférence à votre présence.
- Nous avons ensuite appris à utiliser consciemment le pouvoir immense du regard pour créer du lien et transmettre des émotions.
- Nous avons exploré les différents types de toucher adaptés selon les besoins de chacun.
- Nous avons découvert comment votre posture corporelle parle constamment et comment l'utiliser pour créer de la confiance.
- Et enfin nous avons appris à combiner harmonieusement ces trois canaux pour une communication vraiment complète.
Ce que vous avez gagné à travers cet apprentissage est considérable. Vous n'êtes plus démunie ni impuissante face au silence des résidents.
Vous possédez maintenant des outils concrets et immédiatement utilisables pour créer du lien même sans échanger un seul mot. Vous êtes devenue en quelque sorte polyglotte, capable de parler à la fois la langue verbale et la langue corporelle avec autant de maîtrise.
L'impact de cette nouvelle compétence sur les résident.e.s sera profond et durable.
Ils vont se sentir vraiment vu.e.s, reconnu.e.s et touché.e.s au sens propre comme au sens figuré.
Même sans pouvoir parler, ils seront en relation authentique avec vous. Votre présence ne sera plus impuissante face à leur silence mais au contraire agissante et nourrissante.
Et laissez-moi partager avec vous un secret que j'ai découvert au fil de mes années de pratique : parfois, le silence partagé consciemment peut être infiniment plus riche et plus profond que n'importe quelle conversation verbale.
Parfois, ne rien dire et simplement être là ensemble dans une présence mutuelle pleine et attentive, c'est la plus belle des communications qui existe. Votre corps, vos yeux et vos mains parlent pour vous avec une authenticité et une vérité que les mots n'atteignent pas toujours.
Alors rappelez-vous toujours ceci : les mots sont un outil de communication parmi d'autres, mais ils ne sont absolument pas le seul.
Quand ils manquent chez quelqu'un, tout le reste de la communication humaine prend naturellement le relais si vous savez l'activer consciemment.
Et parfois même, cette communication sans mots devient plus vraie, plus directe, plus touchante que ne l'était la communication verbale, parce qu'elle ne peut pas mentir ou se cacher derrière des formules polies.
Vous avez en vous, dans votre corps, dans vos yeux et dans vos mains, absolument tout ce qu'il faut pour communiquer pleinement et profondément avec ces résident.e.s silencieux.euses qui ont tant besoin de votre présence consciente et aimante.
Avec ou sans mots, vous pouvez créer du lien, transmettre de la tendresse, apporter du réconfort et redonner de la dignité.
Alors n'ayez plus peur de ces moments de silence. Apprenez au contraire à les habiter pleinement avec tous les outils que vous venez de découvrir.
Et vous verrez que quelque chose de magnifique se passe dans ces espaces sans mots, quelque chose qui touche au plus profond de ce que signifie être humain ensemble.
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